Curaçao, le souriceau qui poaime


Flux et reflux

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Chapitre 5


Posté le 20/12/10 dans Cinq : La Rencontre

 

La Rencontre

 

Claquements de talons dans le couloir. Des hommes d’affaires pressés trottaient vers la sortie, leurs valises toutes identiques bien en main. Leur monde les attendait, composé de statistiques, de probabilités, de clients plus ou moins mécontents. Le temps était de l’argent, et ils appliquaient leur éternelle devise à la lettre. Les familles et les touristes étaient bloqués un peu plus longtemps à la douane. Ils ne possédaient pas la Puce, implantée sous la peau et contenant toutes sortes de données biométriques. Cette puce d’identité permettait d’éviter les contrôles de douanes : le scanneur et le IFI, l’International File of Identities s’occupait de tout. Le IFI était un fichier mondial qui stockait les empreintes digitales, l’ADN, la photographie et l’image rétinienne de tous les individus recensé à l’État Civil sur Terre. Plus quelques identités factices bien pratiques, surtout dans mon cas. « Lucas Martinot » n’avait eu qu’à passer entre deux bornes pour sortir de la zone neutre de l’aéroport. J’étais maintenant en territoire japonais. Perdu au milieu d’une foule de businessmen, seuls à sacrifier leur intégrité physique et à accepter l’implant de la Puce pour aller toujours plus vite.

D’un regard, je balayai le hall de sortie. Je repérais rapidement un homme d’une quarantaine d’années portant une pancarte « M. Martinot ». Il parlait avec animation à un garçon dont on ne voyait que les cheveux lisses d’un noir d’ébène dont le dégradé atteignait les reins. J’eus un froncement de sourcils. Pas que les cheveux longs chez un homme me dérangent particulièrement, mais parce que je m’étais attendu à ce qu’ils fussent violets, comme sur la seule photo que j’avais pu récupérer de Ichigo Obata. En effet, le moins qu’on puisse dire c’était que Togusa Obata protégeait son fils. Pour obtenir cette modeste image, j’avais dû m’infiltrer dans le précédent lycée du jeune homme, heureusement situé à New York. Là, en fouillant dans les archives, j’en avais plus appris sur lui que lors de toutes mes précédentes recherches. Et j’avais enfin trouvé une photo en couleurs. Photo sur laquelle Ichigo ne pouvait cacher sa chevelure prune et ses yeux clémentine. Des traits distinctifs aux mutants, bien que rien d’autre dans les commentaires des professeurs ou dans son bulletin de notes n’eut confirmé mes soupçons. Peut-être avait-ce été pour suivre la mode ? Je pouvais juste dire qu’il était très doué dans les matières scientifiques.

Je ressentis une pointe de déception, qui se manifesta par une légère chair de poule. Il m’eut été beaucoup plus facile de protéger un mutant : je savais comment son corps aurait réagi aux poisons et aux blessures. Mais bon, tant pis. La devise des véritables gardes du corps disait « Quel qu’il soit, seule la survie du principal importe ». Mon principal était Ichigo Obata et, mutant ou non, ma mission était d’abord de le garder sain et sauf. Cela valait également pour le cas où il se révèlerait être un imbécile imbu de lui-même.  Cette priorité passait même devant mon emploi d’espion. Après tout, ma couverture ne devait révéler aucun accroc. Après cette réflexion, j’accélérais le pas pour rejoindre le père et son fils, qui ne m’avaient pas encore aperçu. Je me raclai la gorge, murmurai quelques mots en français pour entrer dans mon personnage et m’approchai.

***

Ichigo entendit une petite toux venant de derrière lui. Interrompant immédiatement le débat qu’il menait avec son père, il se tourna vers le nouveau venu. Perdu dans leur différent à propos d’élections pas très démocratiques en Russie, il avait complètement oublié que son pseudo garde du corps devait arriver maintenant et par ce vol. Il fit volte-face et su qu’il n’oublierait jamais cet instant.

Il s’était attendu à voir une armoire à glace au crâne lisse et brillant, comme son précédent ange gardien, ou bien un vieux baroudeur au cou de taureau comme l’avant-dernier. Rien n’aurait plus pu le surprendre que cet adolescent, jean bleu nuit et pull bleu azur, contrastant sur la foule en costume sombre. Ichigo piqua un fard : son nouveau garde du corps était tout simplement beau. Ni canon, ni sexy, ni mignon : seulement beau. Et comme Ichigo était mutant, la beauté le faisait rougir. Tout en cet éphèbe au teint mat lui rappelait un loup. Tout. La démarche souple, la chevelure blanche aux reflets argentés, les yeux aigue-marine au regard lointain mais aigu, la silhouette athlétique et même jusqu’à l’aura de grâce sauvage qu’il dégageait.

Soufflé, le jeune homme resta silencieux un moment, tentant vainement de ne pas dévisager son vis-à-vis alors qu’il entamait les présentations avec son père. C’est le terrible  accent de l’ambassadeur lorsqu’il tenta de parler français qui tira finalement son fils de sa transe. Il reprit le contrôle de lui-même et salua à son tour son nouveau garde du corps avec un « bonsoir » nettement moins accentué. Il avait tout de même passé quatre ans en France, entre dix et quatorze ans, immergé de plus dans un lycée local. Il parlait donc un Français d’un niveau respectable, ce qui lui permit d’échanger quelques lieux communs sur le vol et le temps avec son gardien. Il ne put s’empêcher de remarquer la voix basse et légèrement rauque de son interlocuteur, comme s’il n’était pas habitué à parler.

Lucas ayant déjà récupéré ses bagages, ils quittèrent rapidement l’aéroport. M. Obata conduisait lui-même son autobulle, ayant comme toujours refusé le chauffeur de l’ambassade. Il acceptait d’être conduit uniquement pour les grandes occasions où il risquait de boire plus de champagne que ne l’autorisait la loi. Après un peu de conversation, le silence s’installa dans l’habitacle, seulement troublé par les commentaires en anglais d’Obata-sama sur les bâtiments remarquables ou monuments historiques qu’ils croisaient. Une heure passa et ils arrivèrent enfin à la propriété Obata, construite une centaine d’années auparavant dans le plus pur style japonais et récemment mis aux normes environnementales. Le portail d’entrée était surmonté d’un toit en tuiles rouges et gardé par deux hommes en tenues de samouraï, katana à la hanche.

-         Ce sont deux des six gardiens. Ils logent sur place et surveillent la maison contre toute intrusion 24h/24. Nous avons également des chiens et un système de vidéosurveillance. Il faudra vous adresser à eux pour plus de  détails.

Le jeune garde du corps hocha la tête en guise de réponse. L’ambassadeur gara la voiture et tous descendirent et entrèrent rapidement dans la maison. Il faisait nuit depuis un petit bout de temps, et des frissons de froid parcouraient Ichigo.

-         Bon, je laisse mon fils vous faire visiter et vous installer. Je suis invité chez l’ambassadeur de Turquie et il faut que je me prépare.

Il ouvrit la porte et les devança, montant rapidement à l’étage. L’intérieur aussi était traditionnel : parois coulissantes, chaussures à abandonner tout de suite à l’entrée avec une marche pour accéder au reste de la maison, d’ailleurs immense. Les deux adolescents passèrent de salles en salles, toujours très silencieux. L’intérieur était intime et légèrement foutraque, dans un mélange qui restait élégant de mobilier typique et moderne. À chaque nouvelle pièce, Ichigo annonçait où ils étaient et Lucas hochait la tête, un air sérieux sur le visage. La maison était construite dans un immense jardin plus ou moins sauvage cachant un lac sur lequel était posée une maison de thé. Un peu en retrait de la propriété, comme une annexe, se tenait la maison où logeaient les six gardiens. Le reste du personnel n’était pas encore arrivé et dormirait alors dans la maison principale, bien assez grande pour accueillir tout le monde.

Ils arrivèrent bientôt à la chambre d’Ichigo, tout dans les tons gris, noirs et rouges. Mur gris perle, bureau et armoire noirs, rideaux rouges, lit bas au montant également de bois noir recouvert d’une couette gris clair sur lequel deux kanji rouge (suimin) disaient « sommeil profond ». Ichigo aimait sa chambre, même si la dominante de couleurs était plutôt sombre. C’était sa chambre, ses meubles, son environnement. À peu près la seule chose qui avait survécu à ses multiples déménagements de pays en pays, car il avait toujours suivi Obata-sama lorsque celui-ci avait occupé ses différents postes aux quatre coins du monde. C’est une promesse que son père lui avait faite lorsque, encore petit, il avait été touché par le Papillon et que sa mère était morte.

-         Et je dors où moi ?

-         Euh…

Ichigo, tiré de sa rêverie, regarda un instant le jeune homme et grimaça. Puis il se dirigea vers le mur de droite de sa chambre et en fit coulisser une partie, reliant ainsi deux chambres, qui n’en formèrent quasiment plus qu’une. Le jeune japonais jeta un coup d’œil au mutant et se remémora la conversation qu’il avait eue avec son père, qui lui recommandait de laisser cette paroi ouverte pour le surveiller le plus possible. Il songea que Lucas Martinot, ou quel que soit son véritable nom, avait sans doute reçu les mêmes instructions. Tous deux soupirèrent en choeur en pensant à leur promiscuité future, ce qui fit sourire intérieurement le brun et Lucas, bien qu’Ichigo n’en soit pas sûr car pas un trait du visage marmoréen du mafieux n’avait bougé.

-         M. Martinot, Ichigo !

Répondant à l’appel pressant de l’ambassadeur, les deux jeunes hommes dévalèrent l’escalier d’un même élan, s’immobilisant dans le hall d’entrée où Obata-sama finissait d’enfiler la veste de son smoking sur mesure. Il émanait de lui une aura élégante et imposante qui impressionnait toujours son fils, malgré le nombre incalculable de fois où il avait vu le père enfiler son charisme et devenir le diplomate. Dehors, la limousine attendait et le chauffeur était prêt à partir. Ce soir était l’inauguration de la nouvelle ambassade de Turquie, enfin aux normes environnementale, et le trajet se faisait dans une autobulle payée par l’État turque, chauffeur fournit sans possibilité de refus.

-         Bon Ichigo, je te laisse t’occuper du repas. N’oublie pas que notre hôte est allergique à tes repas habituels. Au pire, commande. J’ai laissé le numéro de traiteurs certifiés hypoallergéniques sur le frigo.

De nouveau, Ichigo sourit intérieurement. Son père avait pensé à tout, même à cette petite mise en scène qui permettait de justifier la présence d’un papier qu’ils avaient rédigé ensemble un mois plus tôt. L’ambassadeur fit un dernier signe de la main, monta en autobulle et disparut dans la nuit, non sans avoir conseillé aux deux adolescents de ne pas se coucher trop tard. Après tout, le lendemain était la rentrée du second trimestre de cours au Japon.

***

J’étais couché et je ne trouvais pas le sommeil. Conséquence prévisible de ce dépaysement très soudain. Mon nouveau lit était confortable pourtant, la couette épaisse me tenait parfaitement à la bonne chaleur. Et la proximité de l’autre garçon me gênait moins que prévu. Après tout, ce n’était pas si différent de partager ma chambre avec Ichigo qu’avec Vincento. Même si Vincento me connaissait depuis ma naissance et qu’il était absent la plupart du temps. En plus, il ronflait et avait le sommeil agité alors que seul le calme d’une respiration très légère et de battements de cœur ralentis et réguliers me parvenait d’Ichigo. Mon nouveau colocataire dormait profondément et ses rêves devaient être très doux pour qu’il soit si immobile. Mais il est vrai que le lourd passif des hommes de main de la Cosa Nostra ne facilitait pas un sommeil paisible.

Je jetai un coup d’œil autour de moi. Autant la chambre d’Ichigo était peu colorée, autant la mienne aurait pu être une chambre féminine : mobilier en pin clair, murs rose pâle et couette bleu turquoise, les rideaux alliant ces deux couleurs. Des couleurs qui m’allaient parfaitement. Les couleurs tristouilles de celle de mon principal m’avaient un peu effrayé ; jamais je n’aurais pu dormir dans un environnement pareil, moi qui détestais profondément la couleur rouge. Par certains dégoûts inexplicables et même par certains schémas de pensée, les mutants se rapprochaient parfois de l’autisme léger, bien que, dans mon cas, ma répulsion pour la couleur rouge venait du fait qu’elle me rappelait celle du sang frais.

Je changeais de position dans mon lit passant tour à tour du plat dos au plat ventre en passant par le fœtus recroquevillé sur le côté. Rien à faire, impossible de dormir. Peut-être allais-je battre mon record d’insomnie ? J’étais déjà resté cinq jours entiers sans dormir lors d’une mission particulièrement périlleuse en Colombie, à partir d’où j’avais du convoyer de la drogue jusqu’aux USA. Inutile de dire que je ressemblais plus à un mort qu’à un vivant à mon retour à l’Appartement.

Agacé, je décidai de m’occuper en faisant de nouveau le bilan de la journée passée. Il était clair que ma mission actuelle allait être plus complexe que prévue. J’avais la certitude qu’Obata-sama était au courant de ma véritable identité, quelque soit la façon dont il l’avait appris. Il avait décidé d’entrer dans le jeu et de le jouer jusqu’au bout : Ichigo me surveillerait autant que je l’espionnerais. Comme dans une partie de shogi, la lutte serait essentiellement psychologique.

Ma première vision du Japon m’avait plu. Les rues ressemblaient à de superbes jardins, et pas seulement à de vulgaires pelouses comme à New York. Le mélange des gratte-ciels aux formes extraordinaires et des bâtiments d’architecture traditionnelle était particulièrement réussi. Grâce aux renseignements de la carte pendentif, j’avais appris que le Japon avait durement souffert du Papillon. Plus de 60% de la population était morte lors de la pandémie. La mère d’Ichigo en faisait partie, comme j’avais cru qu’il faisait partie de la part minime de ceux qui avaient mutés. Les Nippons étaient aussi ceux qui souffraient le plus des problèmes de stérilité post-H5N13. De nombreuses villes avaient été totalement désertées et d’autres telles que Tokyo ou Nagoya avaient été progressivement détruites et reconstruites écologiquement, plus modernes et plus naturelles en même temps. Une des rares villes à avoir très peu changé était Kyoto, fidèle à sa tradition de ville historique. Les Japonais avaient connu un important retour aux sources et aux traditions d’harmonie avec la Nature.

Je me retournai à nouveau sous ma couette. Non seulement j’avais un grand lit double, mais il était vraiment le plus moelleux dans lequel j’ai jamais dormi. Et j’avais déjà dormi au Ritz de Paris… La maison respirait le même luxe discret, la même simplicité : grande, pour ne pas dire immense, bien aménagée et meublée sans prétention. J’avais pensé trouver une armada de domestiques, des bibelots hors de prix, des tableaux de maître sur tous les murs, du mobilier coûteux. Mais malgré sa fortune évidente et le haut poste qu’il occupait au sein du gouvernement, Togusa Obata restait humble. Certes, il n’achetait sans doute pas son canapé chez Ikbéa, la multinationale du mobilier pas cher, et son costume était taillé sur mesure, mais il avait su rester sobre dans son mode de vie. En témoignait l’absence d’une nombreuse domesticité. Le seul personnel employé était les six gardiens d’une entreprise privée qui habitaient la maison voisine, et deux femmes s’occupant du linge et du ménage, qui logeraient dans la maison principale dès qu’Obata-sama les aurait engagées. Un traiteur préparait à manger sur place pour les réceptions. C’était un ami de la famille avec qui l’ambassadeur avait gardé contact lors de ces nombreux déménagements. Il était réputé dans tout le Tokyo élitiste, selon Ichigo.

C’est d’ailleurs mon principal qui avait préparé le repas ce soir-là, avec un talent certain. Le repas était parfaitement adapté à mes allergies et nous avions très peu parlé, ce qui me convenait parfaitement. Mais le moment que j’avais le plus redouté était celui de la douche. Malgré mon hydrophobie, la salle de bain m’avait semblé accueillante avec ses murs blancs ornés de motifs rose pâle, nacré. Certes, je n’avais pu passer que cinq minutes sous la douche. Et j’avais eu la désagréable impression de me laver avec du sang. Un psychologue n’aurait sans doute pas mis plus de deux secondes à diagnostiquer une psychose liée à mon activité d’assassin, mais connaître la raison de ma peur ne me permettait pas pour autant d’y remédier. Alors, encore et toujours, j’enterrais profondément mes sentiments, craignant vaguement qu’ils refassent tous surface brusquement, un jour ou l’autre ; et qu’à ce moment là je pourrais très bien mourir sous l’intensité de la douleur. Rien n’est plus douloureux que la culpabilité.

             Je tentais d’écarter le cours de mes pensées de ce chemin dangereux lorsque, parfaite diversion, un changement dans la respiration d’Ichigo m’alerta. S’était-il éveillé ? J’écoutais son rythme cardiaque, toujours très régulier et lent. Il était simplement en train de rêver. Étendant encore mes sens, je m’imprégnais de l’atmosphère de toute la maison. La douceur un peu rêche des draps propres sur ma peau, la température de l’air approchant les 24°C, l’obscurité presque totale de la chambre, l’odeur du parquet ciré, les effluves résiduels du repas, la conversation tranquille des deux gardes à la porte, les reniflements de leurs chiens, le vent caressant les tuiles ; puis, plus loin encore, la présence des quatre autres gardes dans la maison voisine, celle des petits animaux dans le parc, le plouf d’un saut de carpe dans le lac, l’odeur des pins et de la fraîcheur nocturne, la rumeur permanente de la ville comme un bruit de fond composite et, complétant harmonieusement ce dédale de sensations, un fil d’Ariane : la respiration redevenue tranquille et le battement de cœur profond de mon principal. Je restais ainsi réceptif de longues minutes et, soudain, je perçus l’écho de ses rêves. Me laissant bercer par la symphonie nocturne de mon nouvel environnement, je fermais alors les yeux et m’endormis, une sensation de béatitude engourdissant mon esprit.


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Chapitre 4


Posté le 19/12/10 dans Quatre : Vol de nuit

Vol de nuit

 

Lentement, presque majestueusement, la ville s’éloignait. Déjà le soleil se reflétant sur la mer couvrait New York d’éclats brillants, la dissimulant à mes yeux inquiets. Je me sentais toujours bizarre en partant de chez moi, dans la mesure où je considérais l’appartement comme mon « chez moi ». J’appréhendais un peu de ne jamais y revenir. Cette mission, je ne la pressentais pas très bien. Même quand mon oncle m’avait envoyé de toute urgence au Brésil, dans cette mission qui avait fini dans le sang et les larmes, je n’avais pas eu ce sombre pressentiment que ma vie allait basculer. J’avais l’impression que plus jamais je ne verrais New York ainsi : à mon retour, soit la ville soit mon regard aurait changé, irrémédiablement.

Les yeux brûlés par la réverbération, je me détournais de la baie vitrée et rejoignis ma place en première classe. Ce devait vraiment être une mission importante pour que l’on me fasse voyager dans ce luxe coûteux. De toute façon, même en classe économique, le dirigeable offrait un confort sans pareil. J’avais pris une fois l’avion pour une mission urgente en Australie et je connaissais le bruit et l’incommodité du voyage. En dirigeable, le ronronnement très doux du moteur était quasiment couvert par les discussions feutrées des passagers. Peu après le décollage, une fois stabilisés à l’altitude de croisière, nous avions pu détacher nos ceintures et nous promener à notre guise dans toute la cabine du dirigeable réservé à la première classe. Un bar et un buffet étaient à disposition permanente et à volonté des riches passagers tandis que des fauteuils moelleux permettaient de se gorger à satiété non pas de champagne et de caviar mais de la vue plongeante qu’offrait une baie vitrée sur la mer, le ciel et les nuages.

Je venais à peine de m’asseoir à ma place (la B40) qu’un gamin décidément braillard rompit l’harmonie des voix discrètes en jouant bruyamment sur son dwall en mode « console de jeux ». Optant soudainement de profiter plus longuement du paysage, je me dépêchais de m’éloigner, un livre à la main, tandis que ses parents le grondaient en lui confisquant l’objet. Manque de chance le petit garçon, que j’observais du coin de l’œil, décida d’aller voir ailleurs s’il s’amusait plus et échappa à leur surveillance. Sa chevelure rousse, sa peau pâle et ses yeux bruns avisèrent bien vite mes cheveux blancs ébouriffés : au sourire qui illumina sa frimousse, je compris que j’allais avoir des ennuis. Je pouvais presque l’entendre penser « trop funky ces cheveux ». Je tentais de le désintéresser de moi en prenant l’air très sérieux, en croisant les jambes et me mettant dignement à lire. Malheureusement, nos regards s’étaient accrochés et il semblait vouloir absolument faire connaissance avec moi. Il m’approcha et je lui trouvai une étrange parenté avec le renard : pas furtif, œil aiguisé, sourire rusé. Bien que je ne daigne pas lui répondre, il me tourna autour, réitérant sa proposition de cache-cache et me demandant inlassablement mon nom. Agacé, je tentais de me lever et de fuir. Là encore, peine perdue. Bien vite, dans une tentative désespérée de le semer, je quittai la partie réservée aux voyageurs de première classe et pénétrai discrètement dans les couloirs réservés au personnel, comme l’indiquait un petit écriteau. Je m’y faufilai en toute discrétion, espérant ne pas être pris et que le garçon n’oserait pas me suivre, mais seul un de mes souhaits fut exaucé : si le couloir était désert, un certain bambin frondeur eut tôt fait de m’y rejoindre. Je lui jetai un regard excédé qui resta sans effet : je n’avais pas le talent de mon oncle. Je me lançai alors dans les coursives, les parcourant d’un pas rapide, une ombre rousse au visage constellé de taches de son sur mes talons.

Je réfléchis un instant : rester dans les couloirs n’était pas très sûr, car du personnel devait y circuler. Ma décision fut donc vite prise. De plus, j’avais toujours rêvé de visiter la structure et les soutes d’un dirigeable. Après m’être un peu perdu dans les couloirs, m’être caché dans un placard à balais et une machinerie (heureusement) vide, et ce toujours suivi par un petit monstre maintenant totalement silencieux et attentif, j’arrivai enfin à trouver un accès aux soutes. De là, j’avais bon espoir de pouvoir grimper dans la structure, que je savais desservie par des passerelles utilisées pour l’entretien. Je tournai la poignée : porte fermée. Je poussai, tirai, suppliai en moi-même : rien n’y fit. Les soutes étaient belles et bien verrouillées, sans doute pour éviter les problèmes de vol. Le gamin, resté faire le guet au coin du couloir, finit par me rejoindre.

-         C’est fermé parce que les soutes sont pas pressurisées ? Où pour éviter que les hôtesses et les stewards se servent ?

Je le regardais, surpris. Ce galopin en avait dans la caboche, finalement. Sa supposition sur la pressurisation était pertinente, bien qu’erronée. Maintenant, même le ballon était pressurisé pour que les mécanos et autres réparateurs puissent effectuer les premières réparations vitales en cas d’avaries. Je ne me serais pas risqué dans cette aventure sinon.

-         Alors ?

-         La deuxième idée.

Je me détournai de lui et fouillais ma poche. J’en sortis mon Trombone Magique, un morceau de métal organique protéiforme qui ouvrait n’importe quelle serrure mécanique. Il suffisait d’y glisser la tige : les nanos-machines analysaient la serrure, déformaient les cellules vivantes de la clé pour qu’elles s’y adaptassent et il ne restait plus qu’à ouvrir. Un petit bijou de technologie seulement utilisé par l’armée et la police. Normalement. Comme quoi être un gangster avait parfois quelques avantages. Le gosse roux me fixait, ses yeux chocolat écarquillés. Je pensais qu’il allait crier au voleur et  rameuter tous les agents de sécurité de l’appareil, mais non. Il plissa les yeux, accentuant sa ressemblance avec un renard et murmura :

-         Trop cool. T’es un peu Arsène Lupin, non ?

-        

J’ouvrais la bouche sans pouvoir rien dire. Non seulement il était plutôt malin, mais en plus il passait visiblement autant de temps à lire de la littérature française du XXème siècle qu’a tuer des zombis sur sa console portable. Je finis par refermer la bouche et par rentrer dans la soute. Il y faisait froid et noir, mais rien d’insupportable. Surtout pour ma vue (légèrement) améliorée qui m’offrait une vision nocturne plus nette que les humains non mutés. Le gamin attrapa un bout de mon tee-shirt, puis ma main après avoir buté sur une énorme valise en écorce souple ultra-luxe. Le genre d’objet « bio » très tendance. Je guidais mon renard maintenant apprivoisé jusqu’à une autre porte métallique un peu plus loin. Là aussi, elle était fermée à clé et un panneau annonçait « accès strictement interdit au personnel non qualifié ». Je m’autorisai un sourire machiavélique intérieur et laissai mon Trombone Magique travailler pour moi. Là encore, la porte s’ouvrit sans encombres.

Le spectacle qui s’offrit à moi fut à la hauteur de mes espérances. La structure, fabriquée en alliant métal et plantes à croissance arrêtée, était composée de poutres courbes plus ou moins épaisses qui se croisaient à angle droits pour former un immense ovale. Sur ce cadre se tendait une toile quasi indéchirable produite par le tissage d’un coton muté, plus résistant encore que le kevlar. Cette matière, la zibix, servait aussi à envelopper les ballons plein d’hélium qui, fixés à la structure, permettaient au dirigeable de flotter. L’ensemble dégageait une impression majestueuse, où l’espace fermé mais gigantesque écrasait le modeste spectateur que j’étais. Tout aussi muet que moi tout à coup, Renard me suivit et l’émerveillement succéda à la stupeur sur son visage. Toujours en le tenant par la main, je l’entraînai sur les passerelles qui permettaient l’entretien et le remplissage des ballons. Il faisait froid, mais cela restait supportable. Le vent, en glissant sur la toile externe, composait des harmonies étranges complétées par les grincements de la structure et les doux bruits de rebonds lorsque les ballons heurtaient leurs attaches.

Nous nous baladâmes peut-être une demi-heure dans cet endroit qui ressemblait à un paysage apocalyptique, où pénombre et clarté s’entremêlaient pour mieux créer admiration et effroi. De longs frissons me parcouraient le dos, et ils n’étaient pas entièrement dus au froid. Le spectacle de ces ballons finalement fragiles qui nous permettaient de voler m’inspirait respect et crainte. Mon compagnon aux cheveux roux semblait mieux tenir le choc. Étonné, je me rendis soudain compte que ma perception était poussée à son extrême et que mes sens à vif me faisaient ressentir la présence du navire comme s’il faisait désormais partie de moi. Le battement de mon cœur s’était depuis longtemps joint à la musique du navire. Plus effrayé encore je me dépêchai de revenir à une perception plus normale de mon environnement. La peur me rendait fiévreux, comme si j’avais touché l’infini du bout des doigts et qu’il me restait de ce pays lointain une maladie exotique. Cela faisait longtemps que je n’avais pas ressenti une terreur pareille, moi que plus grand-chose n’impressionnait vraiment. Et, au final, c’était bien ce que j’étais venu chercher ici.

Nous étions discrètement revenus dans les couloirs du personnel lorsqu’un steward nous surpris. Immédiatement, il nous conduisit à la salle de contrôle pour que nous y rencontrions le capitaine. Sa haute stature, l’impression de force qu’il dégageait, même en ne nous présentant que son dos, réveillèrent des échos de souvenirs en moi. C’est finalement grâce à son parfum de vent, d’après-rasage et de carbone à mine de crayons que je le reconnus : devant moi se tenait Nassim Al Assam, le bien nommé. « Nassim » signifie zéphyr en arabe, un nom mérité à voir la façon dont il jouait avec les alizés et réussissait toujours à mener à bon port les dirigeables dont il était capitaine. Toujours dos à nous, son éternel carnet de croquis à la main, il griffonnait quelques pensées personnelles de son éternel crayon à papier, dont l’odeur avait fini par ne plus le quitter. Près de lui, un couple en qui je reconnus les parents de Renard se plaignait bruyamment. Leurs plaintes venaient mourir au pied du Capitaine, image même de la force tranquille, qui se contentait d’écouter patiemment leurs jérémiades. Bien que la porte n’eut fait aucun bruit et que le steward n’eut encore ameuté personne, il se tourna vers nous, alerté de notre présence par un sixième sens que je soupçonnais mutant. Il me jeta un coup d’œil et j’eus soudain la certitude qu’il savait parfaitement qui j’étais. Coupant court à la logorrhée parentale, il annonça d’une voix très légèrement teintée de mauvaise humeur que le « cher bambin » était de retour, apparemment sain et sauf.

 

Après une scène de retrouvailles des plus… touchantes, la famille fut reconduite en première classe par le steward qui nous avait découverts. Le dîner du soir, foie gras et homard, les attendait. Étonnement, petit Renard resta muet comme une tombe quant à notre escapade et me jura même un silence des plus absolus devant l’insistance de l’assemblée. Pour ma part, fidèle à moi-même, je  me contentai d’un regard impénétrable. Sans bien savoir pourquoi et si cela était justifié, ses parents me remercièrent et s’empressèrent de disparaître, reléguant sans doute cette histoire dans le coin « anecdotes amusantes » de leurs mémoires. Je m’apprêtais à rejoindre moi aussi mes pénates lorsque le Capitaine, d’un geste, me retint. Aussitôt, l’attention de tout le personnel naviguant présent dans la pièce se focalisa sur moi. Même l’officier chargé du maintien de la trajectoire quitta un instant son moniteur des yeux. En me retenant ainsi alors que cela ne le nécessitait pas, Nassim Al Assam me faisait un grand honneur. Honneur qui m’inquiétait un peu. Après tout, il était un ami de mon oncle…

-         La première classe te convient-elle, Luka Montale ?

Je hochai la tête gravement. Voilà donc pourquoi je voyageais si confortablement : mon oncle n’avait sans doute même pas payé ma place. Le Capitaine, l’air satisfait, désigna alors d’un geste vague de la main la grande baie vitrée qui ouvrait sur l’infini azur du ciel. Azur qui se ternissait de seconde en seconde, tandis que le soleil se noyait dans la mer. Je le suivis lentement, étonné qu’il m’invitât à prendre place en face de lui dans cet espace réservé aux officiers. Des fauteuils quasi identiques à ceux qui se trouvaient un étage plus bas, en première classe. Peut-être la seule différence résidait-elle dans leur usure qui les rendait étrangement plus moelleux et accueillants. Nous restâmes un long moment sans parler, dans un silence détendu que j’appréciais. À cet instant-là, nul n’exigeait de moi que je fusse « normal » et que je soutinsse une conversation quelconque. Nassim Al Assam n’exigeait de moi qu’une certaine immobilité tandis qu’il me dessinait dans son carnet de croquis. Immobilité que je n’avais aucun mal à respecter en observant les derniers feux de l’astre diurne peindre sur les nuages des couleurs toujours changeantes. Lorsqu’il souffla une dernière fois sur la poudre de carbone et qu’il rangea son carnet dans sa poche de veste, j’attendis sans hâte qu’il prenne la parole. Il me regarda un instant détourna pudiquement le regard vers l’extérieur et dit posément, du ton bas de la confidence réfléchie :

-         J’ai toujours peur d’oublier.

Ces mots avaient pour moi tant de sens que ma gorge se noua. Là, l’air de rien, il venait de m’avouer qu’il était mutant. Ses yeux gris acier balayèrent la salle et le paysage puis se fixèrent de nouveau sur moi. J’y lus sans l’ombre d’un doute qu’il était parfaitement conscient de l’aveu qu’il venait de faire.

-         La prochaine fois, demande-moi. Je me ferais un plaisir de te faire visiter le navire dans son… intégralité.

La tendre ironie que je décelai dans sa voix me fit intérieurement rougir de honte. Toutes les parties du vaisseau, qu’elles fussent réservées aux passagers ou au personnel navigant, étaient surveillées par caméra et, si je portais toujours actif sur moi un Brouilleur, celui-ci n’affectais évidemment pas une éventuelle personne m’accompagnant. Renard avait donc été parfaitement visible durant toute la durée de notre aventure. J’étais mortifié d’avoir commis un oubli aussi monumental. Je me faisais mentalement les reproches les plus acerbes quand le Capitaine se leva. Il posa sa main sur mon épaule, se pencha vers moi et murmura à mon oreille :

-         Voilà notre pacte : en échange de mon silence tu n’auras qu’à employer le tien à propos de mon caractère disons… papillonnant.

Même si j’avais eu les mots pour le remercier, je n’en aurais pas eu le temps. Alors que je me levais pour le suivre, il me repoussa dans le fauteuil et eu un mouvement de la tête vers la vue qui disait « apprécie encore un peu, moi je n’en ai pas le loisir ». Puis il m’abandonna, marchant avec maestria vers la table sur laquelle une carte numérique entrecroisait de complexes trajectoires au-dessus des océans et des terres. D’une légère modulation de la voix, il fit apparaître notre destination : Tokyo.


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Chapitre 3


Posté le 08/12/10 dans Trois : La Guerre de Troie n'aura pas lieu

 

La guerre de Troie n’aura pas lieu

 

Une fois dans la rue, nous prîmes une autobulle pour nous rendre dans le restaurant choisi par mon oncle. Je constatai que les rues étaient de plus en plus fleuries. Depuis que les États Unis d'Amérique avaient signé le Second Protocole de Kyoto, le gazon avait recouvert le goudron et les voitures avaient été remplacées par les autobulles. Ces véhicules à propulsion électrique se déplaçaient en flottant au-dessus du sol grâce à un champ magnétique entre le dessous de l'appareil et des bandes spéciales sur le sol. Les transports en commun avaient eux aussi connu un immense développement, les autobulles et les chevaux nécessitant une autorisation coûteuse pour circuler en centre-ville. L'abondance des stations de métro et de trambulle permettait de réduire la pollution. Pollution visuelle bien sûr, car les transports, individuels comme communs étaient désormais tous parfaitement écologiques.

À ma grande surprise, Anthony ne m'emmena pas à l'habituel restaurant italien (dont il était en fait le propriétaire) mais dans un restaurant japonais. Louche. Vraiment très louche. Le pressentiment revenait, plus fort encore. Je doutais fortement que mon oncle ait eu vent de mon goût immodéré des sushi et, même dans ce cas-là, sacrifier à notre traditionnel repas commémoratif en souvenir des dons de ma mère pour les pâtes au pesto était un indice bien trop évident qu'il se tramait quelque chose. Ce n'était plus anguille sous roche, mais plutôt baleine sous gravier. Les sashimi et autres maki disparurent comme par magie de mon assiette en moins de temps qu'il ne fallut pour dire « itadakimasu » et je fus vite rassasié. Mon appétit pour la nouvelle à venir, lui, resta intact. Mon oncle commanda un verre de saké, alors qu'il ne buvait que rarement de l'alcool. Il détestait perdre le contrôle, que ce soit de lui-même, de ses hommes ou d'une situation ce que, pour l’avoir expérimenté, je comprenais parfaitement.

Je sentais l'annonce venir, de la même façon que je pressentais l'orage à la lourdeur de l'air. J'allais enfin découvrir ce pourquoi mon instinct me titillait depuis ce matin. Mon oncle but un peu de saké puis fit claquer sa langue sur son palais. Constatant que la tension était telle pour moi que mes mains tremblaient, il me regarda gravement et annonça clairement, mettant fin à mon supplice :

-         Tu pars pour le Japon.

Et il fit claquer sa langue contre son palais une seconde fois avant de boire une nouvelle gorgée de saké. Je dus ressembler pendant quelques instants à un des poissons qui attendaient d'être transformés en sushi dans l'aquarium derrière moi. Ce n'était certes pas ma première mission, qui plus est à l'étranger, mais je n'ignorais pas les tensions actuelles avec les yakuzas. Cette mission semblait décidément essentielle. Je parvins enfin à balbutier :

-         Moi ? Mais... Pourquoi ? Comment ?

Mon oncle sourit mystérieusement et posa sur la table entre nous un petit appareil destiné à créer une sorte de bulle de silence. Toutes les ondes à proximité étaient désormais brouillées : plus personne ne nous entendait ni ne pouvait nous espionner par micro. Le seul défaut de ce système était sa trop grande efficacité : il affectait aussi le spectre du visible, en commençant par bloquer le rouge. L'ambiance glauque d'un lieu était un excellent révélateur de la présence d'un « waves bloker » (encore une technologie américaine).

Cette précaution mise en place, mon oncle se pencha vers moi dans un simulacre de discrétion pourtant inutile. Selon moi, cette attitude suspecte attirait plutôt le regard qu'autre chose. Il s'apprêtait à parler et avait mon attention la plus complète : l'utilisation du joli mais ruineux joyau hi-tech signifiait que ma mission allait être de la plus haute importance. Mon instinct ne m'avait pas trompé et j'appréhendais ce qu'allais dire mon oncle.

-         Bon. Tu te feras passer pour un garde du corps professionnel. Ce que tu es déjà par bien des aspects d’ailleurs. Ton principal, la personne que tu devras protéger, s'appelle Ichigo Obata. C'est un adolescent de presque 19 ans, dont le père nous intéresse particulièrement. Nous soupçonnons Togusa Obata d'être le lien entre le gouvernement japonais et les yakuzas, bien qu'il soit officiellement diplomate. Tu vas donc espionner le père pour nous et, si la situation le requiert, faire de son fils un otage plus qu'utile pour des négociations.

Quelle ironie, pensais-je. En bon père, M. Obata faisait protéger son fils par un garde du corps privé (et sûrement hors de prix), sans se douter que le danger viendrait justement de là. Mon oncle me tendit alors une carte mémoire déguisée en plaque militaire. Un « bijou » que personne ne serait étonné de voir porter un jeune homme.

-         Toutes les infos dont tu as besoin sont là : sur ta nouvelle identité comme sur tes cibles. Tes faux papiers seront bientôt prêts. L'une des raisons pour lesquelles tu as été choisi est ta connaissance parfaite du Japonais, ainsi que le fait que tu n'es fiché nulle part. Et tu n'auras même pas besoin de cacher ta mutation, puisque les meilleurs gardes du corps sont ceux qui l'ont subie.

Je poussais intérieurement un soupir de soulagement : je détestais me teindre les cheveux. Ce changement d'apparence me donnait mal au ventre rien que de l’envisager. Je pris la carte qu'il me tendait, passai solennellement la chaîne autour de mon cou et cachai le pendentif sous ma chemise.

-         Le code ? demandais-je.

-         Le même que la dernière fois.

Je hochai la tête. Un silence passa, durant lequel Anthony acheva son saké en le dégustant lentement. « Une bonne chose de faite », voilà ce que l'expression de son visage exprimait en cet instant. Le serveur, poli et discret, vint reprendre le verre vide, laissant en échange des serviettes éponges imbibées d'eau chaude et parfumée au citron pour nous nettoyer les mains. Il eut le tact de le dissimuler, mais je perçus son trouble lorsqu'il se rendit compte de l'action du bloque-ondes. Mais ce restaurant chic devait avoir l’habitude des clients fortunés qui aimaient leur intimité, car il fit mine de rien et se contenta de s'éclipser tout aussi discrètement qu'il était venu.

Dès que nous fûmes seuls à nouveau, mon oncle se saisit enfin de la mystérieuse boîte posée près de lui depuis le début du repas. Il me la tendit et je  m'emparai de l'objet comme du Graal. Je fus surpris par son poids assez élevé, qui me permit de rayer « archet » de ma liste d'hypothèses farfelues. Je la posais devant moi sur la table et attendis qu’Anthony parle.

-         As-tu entendu parler du durcissement récent de la loi anti-armes à feu au Japon ?

J'acquiesçai. Cette législation plus que restrictive avait soulevé un tollé général, même au sein du gouvernement, car la Police nationale avait été désarmée. Seule l'armée avait désormais l'autorisation d'utiliser des armes à feu potentiellement mortelles. J'eus un petit sourire : pensée pour lutter plus efficacement contre les sociétés secrètes, cette loi avait justement créé un regain du trafic d’armes. Tous voulaient avoir la main mise sur ce marché plus que rentable et cette loi était aussi une des causes du conflit entre mafiosi et yakuzas.

Bien-sûr, en tant que garde du corps professionnel, je ne pouvais enfreindre cette loi. Que contenait cette boîte, alors ? Un teaser nouvelle génération ? L'espèce de fouet électrifié qui était devenu l'arme de service des policiers japonais ? Anthony me fit un petit signe de tête, m'autorisant à déballer ce cadeau qu'il me faisait. Un petit sourire courait sur ces lèvres, et je ne savais pas très bien à quoi m'attendre. Je n'aimais guère manipuler ce genre d'armes gadget et m'apprêtais à simuler la reconnaissance et la joie. Circonspect, j'apposais mes doigts sur le système d'ouverture à reconnaissance d'empreintes digitales. Un petit claquement m'annonça que la serrure était débloquée et je soulevais précautionneusement le couvercle. Je restais muet de stupeur. Pour la deuxième fois du repas, j'offrais une ressemblance frappante avec un saumon. Je me repris avant que le chef ne décide de me transformer moi aussi en sashimi.

Je saisis religieusement le fourreau, superbe de simplicité, qui contenait le katana que venait de m'offrir mon oncle. Avec lenteur et respect, j’en entourai la garde de ma main et le dégainai en douceur. Des frissons de joie remontèrent ma colonne vertébrale et mon cœur se mit à battre frénétiquement. Je frisai la crise cardiaque avant de réussir à me calmer. Anthony Montale, un sourire satisfait sur les lèvres m’observa alors que je tentais désespérément de balbutier un remerciement. Il tendit le bras et je crus qu’il allait m’ébouriffer les cheveux, comme toute ma famille le faisait lorsque j’étais enfant, mais il retint finalement son geste et posa sa main sur mon épaule.

-         Il n’est pas aussi ancien qu’il en a l’air. Tu devras en maîtriser toutes les fonctions avant ton départ, dans trois semaines.

Je hochais la tête, plus sérieux que je ne l’avais jamais été. Ce présent unique, apparemment fabriqué sur-mesure et évidemment très coûteux signifiait que cette mission était de la plus haute importance. Le Parrain de la Mafia new-yorkaise me regarda droit dans les yeux :

  -      Je compte sur toi.

***

-         Je compte sur toi, mon fils.

-         Mais Papa !

Ichigo frissonna légèrement et son cœur battit un peu plus rapidement. Impossible. Jamais il n’accepterait une telle chose ! Déjà son père l’obligeait à supporter qu’un garde du corps le suive partout, et maintenant ça !

-         Il n’y a pas de mais, jeune homme. C’est une grande responsabilité que je te confie. Si l’on veut pouvoir surveiller tranquillement ce prétendu « garde du corps », il ne faut pas qu’il soit au courant de ta mutation. Et je doute que tes cheveux violets ne le mettent pas sur la piste. Désolé mais il va falloir les teindre !

-         Impossible. Complètement impossible !

Alors qu’il se servait plus souvent de l’anglais dans la vie quotidienne, même avec son père, Ichigo avait parlé japonais car son cri venait du cœur.

-         Ichigo ! Tes considérations esthétiques n’ont que peu d’importance face à la situation tendue dans laquelle nous sommes ! Je te rappelle qu’en tant que médiateur occulte, ma position est très délicate. Moi non plus ça ne m’arrange pas que la mafia vienne se mêler à l’imbroglio diplomatique. Mais je n’y peux rien.

Ichigo grommela. Bien sûr, vu comme ça… Mais, en digne fils d’un champion de la rhétorique, il tenta :

-         Mais mes cheveux pourraient être teints en violet. La mode « butterfly effect » fait des ravages ! Ce n’est pas si rare de croiser des gens normaux avec les cheveux orange ou rouges. Dans mon bahut, y’avait même un gars qui s’était fait tatouer une Marque.

-         Peut-être dans ton précédent « bahut », mais je te rappelle que nous ne sommes plus aux États-Unis. Le Japon est réputé plus conservateur. En plus ton nouveau lycée est le plus huppé de tout Tokyo : je doute franchement quant à l’influence de cette mode sur les fils et filles des ambassadeurs du monde entier.

Et tac. Comme toujours, son père avait contre argumenté, démontant l’idée de son fils en deux phrases pleines de raison. Ichigo grogna. Il avait oublié ce « détail » : non seulement il avait changé de continent, abandonnant sa vie tranquille aux States, mais en plus il allait devoir fréquenter le gratin de l’élite de la crème du pays. Réjouissantes perspectives. Il imaginait d’ici ses futurs camarades : d’arrogants premiers de la classe, parlant comme si l’univers leur appartenait. Et l’univers leur appartiendrai car ils seraient les héritiers des hommes les plus influents : PDG, politiciens et mafieux, et seraient eux-mêmes une race nouvelle à la lisière des trois. Le genre de gens qui portent l’uniforme avec classe et distinction comme s’ils foulaient en permanence un invisible tapis rouge. Avec ses convictions morales, ses cheveux améthyste jusqu’à la taille et ses yeux abricot, il allait sérieusement détonner dans le décor. Ichigo regarda son père, qui attendait patiemment une réponse affirmative. Il soupira et fit son plus beau regard de chien battu :

-         T’es sûr qu’on peut pas faire autrement ?

-         Certain.

La réponse était claire et nette et l’adolescent se rendit à l’évidence : il allait devoir aller chez le coiffeur, ce qu’il détestait par-dessus tout. À part peut-être les araignées.

-         Bon. OK pour la teinture. Je suppose que je vais aussi devoir me faire pigmenter les iris ?

Togusa Obata poussa un soupir de soulagement et son fils sourit. Ce garçon avait de qui tenir et il était la seule personne qui parvenait parfois à faire plier son diplomate de père, célèbre pour avoir participé à la réconciliation du Japon et de l’Amérique lorsqu’ils étaient au bord de la déclaration de guerre après la Pandémie, s’accusant l’un l’autre du désastre quand le véritable coupable était surtout l’Homme et son inaliénable tentation pour l’hybris. Ce fut d’ailleurs pour ses talents d’orateur qu’Obata-sama avait été rappelé d’urgence au pays afin de consolider le lien fragile entre les yakuzas et l’État japonais. C’était une mission des plus secrètes et Ichigo était honoré que le Gouvernement ait choisi son père, même si officiellement Obata-sama était en préretraite et s’occupait des relations entre les différentes ambassades du territoire nippon. Ichigo était surtout fier que son père l’ait jugé assez digne de confiance pour lui révéler tout dans les moindres détails. Détails qui comprenaient l’ancienne appartenance de Togusa Obata aux yakuzas. Le garçon l’avait d’abord mal pris, puis avait accepté le fait que personne n’était parfait. « Chacun doit porter le poids de ses propres erreurs » avait tristement conclu le repenti ayant appartenu à un boryokudan durant son adolescence et jusqu’à ses 20 ans. De toute façon, Ichigo aimait trop son père pour le renier bien longtemps. Sortant de ses pensées, il demanda :

-         Il arrive quand ce fameux mafieux déguisé en ange gardien ?

-         Ce soir, répondit son père. Nous allons le chercher à l’aérogare : il arrive par le dirigeable de 18 h 30.

Le délai était court. Pourtant, il fallait bien deux jours de dirigeable pour un trajet New-York/Tokyo ! Il fallait qu’il se dépêche. Son père lui tendit alors un petit plan qui indiquait le chemin jusque « Chez Martin », un coiffeur qui lui avait été recommandé pour sa discrétion.

-         Tu es au courant depuis combien de jours Papa ?

-         Cinq.

Obata-sama toussota tandis que son fils lui faisait une petite grimace ironique.

-         Tu m’as prévenu au dernier moment pour que je n’essaye pas trop d’argumenter, c’est ça.

L’homme se racla à nouveau la gorge.

-         Mon fils, tu es décidément un peu trop intelligent.

              -         Mouais, c’est ça. Va bosser au lieu de dire des trucs stupides.

Une fois son père parti pour l’ambassade du Brésil, où des affaires administratives requérait sa présence, Ichigo termina tranquillement son petit-déjeuner. Finalement, ça allait l’occuper. Habitués à la présence de domestiques, Ichigo s’était senti terriblement seul dans la maison familiale. Ce retour sur le lieu de sa petite enfance l’avait rendu nostalgique de l’ambiance qu’il y régnait, avant la mort de sa mère dans l’épidémie d’H5N13 et leur déménagement pour le Brésil. Secouant la tête pour chasser ses idées noires, Ichigo courut s’habiller.

 Il ne portait habituellement que des vêtements sombres et rageait à l’idée de devoir porter dès le lendemain un uniforme gris clair. Il brossa ses longs cheveux violets pour la dernière fois et constata qu'ils lui arrivaient maintenant au bas du dos. Saisissant un crayon sur son bureau, il enroula ses cheveux en chignon d'un geste expert. Un deuxième crayon vint rejoindre le premier pour stabiliser l'ouvrage. De dos, il ressemblait à une geisha moderne, en jean et en sweat. Et avec de larges épaules. En fait il n’avait en commun avec les geishas que la sensualité de ses cheveux longs et parfaitement lisses.

              Il soupira, attrapa ses clés et sortit, laissant le garde en faction devant la maison et son chien-loup s'occuper du reste. Une fois dans la rue, il songea qu'il aimait vraiment le nouveau visage de Tokyo. Il était né dans cette ville et y avait vécu jusqu'à ses cinq ans puis, après la Grande Pandémie, M. Obata avait été muté en Italie. Terrassés par le chagrin, le père et le fils s'étaient empressés de quitter ces lieux désormais chargés de tristesse. Il gardait de la ville un souvenir gris et pollué. Maintenant, les tours immenses étaient recouvertes d'une plante génétiquement modifiée qui agissait comme un filet. Ses feuilles très fines laissaient totalement passer la lumière et, lors de séismes, l'entrelacs de racines maintenait les bâtiments en place. Cette plante, l'élomée, avait été conçue en laboratoire et permettait, combinée à l'aquaglas, de construire des édifices extravagants avec presque aucunes contraintes de structure.

Ichigo sourit dans le vide en croisant un building ressemblait à la Vague d’Hokusai. Il devait être rempli de bureaux dans lesquels des employés tristounets effectuaient un travail rébarbatif. Son petit gloussement de rire n'échappa pas à une passante. La jeune femme, étonnée, se retourna et ne put se retenir de fixer cet éphèbe avec ses splendides cheveux violets, son chignon de samouraï et ses yeux... La passante marqua un arrêt et dévisagea l'homme qui lui faisait face, oubliant toute notion de politesse. Ses pupilles presque orange étaient marbrées de brun tels deux éclats d'ambre. La passante, joaillière, trouva la comparaison parfaite : un brun si clair et lumineux qu'il virait au tango tout en conservant des zones plus sombres.

Sentant cet examen, Ichigo eut un petit sourire timide avant de détourner le regard. Il n'aimait pas être un centre d'attention. La jeune joaillière, honteuse de son comportement et un peu effrayée car les mutants n’avait pas bonne réputation, rougit et reprit son chemin en courant quasiment. Ichigo s'éloigna, songeant que la mascarade à venir lui éviterait au moins ce genre de moments gênants. Il soupira, jeta un coup d'oeil au plan que lui avait remis son père et tourna à droite. Il regarda autour de lui : personne. Il était huit heures un dimanche matin dans un quartier résidentiel en construction. Avec le sourire du gamin qui a conscience de faire une bêtise, le garçon quitta le trottoir et alla batifoler dans l'herbe, ancien macadam reconverti en pelouse. Là, au milieu des fleurs, seule se détachait la bande blanche magnétisée qui guidait les véhicules. Il risquait gros en marchant sur cette étendue herbeuse, car la loi l'interdisait sous peine d'amende. Mais c'était si agréable...

Après quelques minutes d'infraction, Ichigo retourna sur le trottoir : le quartier, désormais habité, se faisait plus animé. Les gens sortaient prendre l'air, allaient faire des courses au marché, profitaient du dernier week-end de vacances. Un joggeur tentant désespérément de rattraper son chien le dépassa. Un homme et une femme, sortant précipitamment d'un magasin les sacs de leurs achats en main, le bousculèrent tous deux dans la cohue. L'homme s'excusa rapidement et se dépêcha d'entraîner son épouse au loin. Le regard craintif de celle-ci sera le cœur d'Ichigo.

             Malgré les années, la méfiance et la haine envers les mutants restaient vives. Dix ans auparavant, un virus mutant s’était échappé d’un laboratoire américain secrètement installé sur une île japonaise avec l’accord des deux gouvernements. La pandémie s'était rapidement étendue à la planète et le H5N13 avait décimé presque la moitié de la population mondiale. Dix pour cent des survivants avaient alors subi une mutation importante de leur génome. Les  dons dont ils furent dotés les rendirent suspects aux yeux des rescapés « normaux » : on voyait en eux des responsables parfaits. Certains religieux avaient même émis l’hypothèse que leurs âmes étaient le prix à payer pour obtenir ces étranges pouvoirs. Il avait fallu toute la mobilisation de la communauté scientifique et médicale pour faire changer cette idée, et monter que la mutation était plutôt une malédiction qu’un bienfait.

Ichigo songea que le Papillon avait considérablement changé la face de la Terre. Désormais conscients qu'il fallait prendre soin de l'écosystème, les chefs d'états du monde entier et les dirigeants des grosses multinationales s'étaient réunis pour signer le Second Protocole de Kyoto. Les chercheurs, motivés par d'énormes subventions, avaient soudain trouvé des dizaines d'alternative au pétrole, désormais interdit pour autre chose que la fabrication des plastiques. Une myriade de nouvelles technologies, où d'anciennes remises au goût du jour avait été développée, notamment dans les domaines des énergies renouvelables, du recyclage des déchets et de l'eau ou encore des matériaux de construction. Ce changement n'affecta pas seulement les humains. Les règnes animal et végétal avaient été eux aussi affectés par les mutations : plantes aux propriétés étonnantes, naissance d'espèces hybrides extravagantes comme la chèvre/renard ou le chat/rat. Sans compter les expérimentations sordides de savants qui utilisaient le virus à des fins peu glorieuses de manipulation génétiques. 

               Enfin arrivé à destination, Ichigo s'engouffra dans le centre commercial. Par contre il y avait bien une chose qui n'avait pas changé dans la société : les inégalités entre pauvres et riche étaient toujours aussi grandes et des boutiques de luxe côtoyaient toujours des marchés hard discount. Il prit tranquillement les escalators et pu découvrir la devanture de son coiffeur au fur et à mesure de son ascension. Une vitrine laissait apercevoir les clients et les coiffeurs s'activant. Il semblait y avoir une bonne ambiance. Le tableau était complété par l'enseigne toute simple, écriture rouge sur fond beige saumoné, annonçant « Chez Martin ». En dessous du nom de la boutique, une paire de ciseaux et un peigne entrecroisés dessinés de manière délicieusement vieillotte servaient d'emblème, tandis qu’un petit écriteau sur la poignée précisait « coiffeur et visagiste, ouvert tous les jours de 10h à 20h, sauf samedi ». Ichigo s'arrêta, écoutant un instant les voix rieuses entrecroisées de soufflerie de sèche-cheveux et de claquements de ciseaux qui s'échappaient de la porte entrouverte. Il soupira et libéra d'un geste ses cheveux qui cascadèrent jusqu'à sa taille. Il se recoiffa vaguement puis décida de s'en remettre au Destin. La porte carillonna joyeusement lorsque le jeune homme en passa le seuil.


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Chapitre 2


Posté le 04/12/10 dans Deux : Trois enterrements

Trois enterrements

 

Ce sombre pressentiment atteignait son paroxysme lorsqu’un bruit discret perturba le chant des oiseaux. Je l’identifiai comme celui d’un rotor et tournai la tête : l’hélicoptère privé de mon oncle amorçait sa descente vers moi. Anthony Montale, 45 ans, frère cadet de mon père descendit de l’engin avec l’aisance que donne l’habitude. Il avait tout du requin de la finance : le costume sur-mesure, la démarche assurée et le charisme. Avec, en bonus, une lueur inquiétante dans ses yeux souvent cernés qui lui permettait de faire obéir n’importe qui d’un seul regard.

Il m’aperçut, me fit un signe du bras puis se dirigea vers moi.

-       Magnifique ! Comme d’habitude, tu es toujours ponctuel sans le vouloir. Moi qui pensais te faire la surprise en te réveillant…

Je me contentai de hausser les épaules. Comme si j’étais du style à faire la grasse matinée. Il me serra dans ses bras un instant, en remerciant le ciel d’être si bleu et le soleil si brillant, puis enchaîna sur le bonheur de me voir et le plaisir qu’il avait à prendre un jour de repos en ma compagnie. Vous noterez que mon oncle avait la mauvaise habitude de beaucoup parler, surtout avec moi. Une manière comme une autre de contrebalancer mon silence, somme toute. Une manière aussi de compenser son manque d’affection réelle pour moi, qui était tout de même son neveu et l’unique rescapé de sa famille.

-       Allons-y maintenant. Il est grand temps d’y aller

Je le suivis à bord de l’hélicoptère, qui décolla dès que nous fûmes attachés. J’appréciais pleinement le silence du vol et la vue superbe qu’il offrait sur New York, lorsque mon oncle repris :

-       Alors, que penses-tu de ma petite surprise ? C’est plus agréable que de faire deux heures de trajet en bus, non ?

Je hochai laconiquement la tête. En vérité, cette surprise ne m’enchantait guère. Prendre le bus pour rejoindre la ville natale de mon père, puis marcher à travers champs jusqu’au cimetière où ils étaient tous trois enterrés constituait une sorte de pèlerinage spirituel que j’aimais accomplir seul tous les ans. Mais cette fois-ci, Tonton Tony en avait décidé autrement, et il était impensable de ne pas respecter sa décision.

Mon oncle se lança alors dans un monologue où il évoquait tour à tour les missions accomplies et à venir, la situation dans tel et tel quartier, les relations tendues avec les autres mafias, italiennes ou non, la légalisation progressive de nos activités au fil de pression sur le gouvernement et autres sujets de ce genre. Je le laissais discourir et me plongeai dans l’observation de la ville, 200 mètres en contrebas. Je tentai sans succès d’appréhender l’existence de tant d’êtres dans si peu d’espace. Tous ces gens s’aimaient et se haïssaient tour à tour, entrecroisant à l’infini leurs destins pour former une trame sur laquelle le moindre de leurs gestes, immuables et éternels, tissaient des motifs étrangement répétitifs. La hauteur que j’avais prise sur cette multitude grouillante m’avait révélé une cohésion inattendue. La vitesse et l’éloignement progressif me permettaient d’observer un minuscule morceau de cette tapisserie qu’est la vie.

Au milieu de cette vision pourtant calme, ma nervosité recommença à monter. Peut-être était-ce la sensation de ne pas appartenir à l’ouvrage ? D’être un fil de laine raté, trop laid pour en faire partie et qui a été abandonné dans un coin ? Une douleur naquit entre mes côtes, symbole criant de mon mal-être. Me fermant à mon corps, je noyais l’inquiétude dans le flot de paroles dont mon oncle m’abreuvait.

-       … et finalement c’est Andreo, celui qui n’a plus que trois doigts à la main gauche, qui a réglé l’affaire. Pour parler sincèrement, j’aurais préféré que ce soit toi. Tu fais ce genre de choses beaucoup plus proprement. Tu évites de tuer si ce n’est pas nécessaire, et s’il le faut tu exécutes sans douleur. À quoi ça sert de faire souffrir la victime, puisqu’elle meurt de toute façon ? L’impact sera le même sur son entourage ! Tu as du tact, de la discrétion et le sens de la mesure. Ce sont des qualités que j’apprécie chez toi.

Hum. Ce genre de compliments n’était jamais dénué de sous-entendu chez mon oncle. Un Français aurait dit : « il y a anguille sous roche ». Je me contentai de froncer légèrement les sourcils et laissai filer. Anthony Montale savait parfaitement manipuler son monde et je me doutais que le dénouement ne tarderait pas. Mon oncle se tut puis, quand le silence devint trop lourd, enchaîna sur un sujet quelconque, une histoire de tractations avec les yakuzas de Brooklyn. Je ne l’écoutais que d’une oreille. Le pincement était revenu, et je tentai une approche différente. Je me concentrai sur ce petit pincement de peur au fond de l’estomac, peur qui menaçait de devenir panique. Vraiment intriguant. La dernière fois que j’avais ressenti ça, c’était dix ans auparavant, quand les clés avaient cliqueté dans la serrure et que j’avais vu ma famille pour la dernière fois. Ça ne me disait vraiment rien qui vaille. Mais alors rien du tout. Je fronçais les sourcils : Luciano était le seul à être en mission, mais il ne risquait rien puisqu’il servait d’agent dormant au fin fond de la cambrousse brésilienne. Le seul autre absent était Luiggi, qui pleurait à l’enterrement de sa grand-mère dans le Texas. Pas d’inquiétude à avoir. Alors qui ? Je jetai un coup d’œil à mon oncle qui, pour une fois, se taisait un peu. Il me regardait attentivement.

Je me raclai la gorge :

-       Euh… J’ai raté quelque chose ?

-       C’est… Non, rien de bien important.

Il me fit un sourire un peu faux, qui ne masqua pas sa déception. Je ne me sentais absolument pas coupable, mais j’eus la bonne idée de le paraître. Mon oncle changea brusquement de sujet pour détendre l’atmosphère.

-       Regarde, nous arrivons ! Prépares-toi à descendre, fiston. Fais attention.

Je riais intérieurement tout en descendant l’hélicoptère. C’est moi qui aurais dû dire ça, pas lui. Je sautai lestement à terre et courus avec légèreté jusqu’à un endroit plus calme. Le vent provoqué par le rotor agitait l’herbe haute du champ en jachère où nous nous étions posés. Je souriais encore en moi-même quand Anthony me rejoignit. Cela me faisait toujours bizarre qu’il m’appelât fiston, les souvenirs des Noël en famille revenaient soudain à ma mémoire. Même si ce petit nom était désormais presque dépourvu d’amour, l’entendre éveillait toujours en moi un petit quelque chose de joyeux. Les pales cessèrent lentement de brasser l’air, dissipant cet écho de nostalgie et rendant à la campagne sa quiétude habituelle.

Le blé se balançait lentement sous la brise. Reliés à la terre par d’épais câbles qui semblaient des cordelettes, des Éoles ondulaient dans le vent. Ces cerfs-volants, versions modernes des éoliennes jugées trop peu productives, étaient de vastes voiles, plantes pâles vivant d’air et d’eau fraîche. Naturellement productrice d’hélium, elles flottaient au gré du vent, ancrées au sol par des câbles bourrés de technologie dont les mouvements produisaient de l’électricité. Le ciel de la campagne américaine en était rempli, et je leur trouvais une grâce et une légèreté extraterrestres. Je continuais mon panorama et aperçu enfin ce que je cherchais : un chemin menait à un bois, quelques centaines de mètres plus loin. Premier petit pincement au fond du ventre. Je me mis en marche, mon oncle me suivant de près. Le soleil au zénith écrasait les champs.

Nous franchîmes bientôt l’orée du bosquet. Second pincement viscéral. L’été resplendissait même dans le sous-bois. Le soleil jouait dans le feuillage, créant des ombres mouchetées de lumière verte. À mes pieds, un tapis de mousse et de feuilles amortissait mes pas. S’il n’y avait pas eu mon oncle pour pester contre les branches trop basses, je me serais cru seul à me promener tranquillement. Mais non : nous étions le 7 Août 2041 et je marchais en compagnie de mon Tonton vers le cimetière où reposait ma mère, mon père et ma sœur, morts dans un « accident » de voiture dix ans auparavant. Cet amer constat, en totale contradiction avec le chant des oiseaux, provoqua un nouveau pincement dans mon ventre, beaucoup plus violent cette fois-ci.

Je soufflai doucement par le nez pour chasser la douleur physique, mais le sentiment oppressant de marcher au bord d’un gouffre resta. Ce néant lumineux, je le connaissais bien : c’était le vide qu’avait laissé ma famille, tout cet amour perdu, sans doute sacrifié pour quelques kilos de drogues ou pour le contrôle d’un quartier plus rentable qu’un autre. La sensation était revenue et respirer devint pénible. Je jetais un coup d’œil à mon oncle qui marchait maintenant silencieusement. Malgré l’apparente unité de son visage, je décelais dans les fines rides au coin de ses yeux et dans son regard absent et troublé le chagrin qui ne voulait pas me montrer. Étant moi-même sans cesse en train de réprimer mes émotions, je parvenais à lire et à deviner celles des autres avec une intuition quasi infaillible.

Ma respiration se fit encore plus difficile. La douleur était une des raisons pour lesquelles je verrouillais si profondément mes émotions et mes sentiments : ils étaient source de failles. Comme à tous les mutants, le Papillon me faisait ressentir physiquement des choses ordinairement plus mentales. J’avais souvent bien du mal à différencier ce que je ressentais de ce que j’éprouvais. Nuance subtile mais importante. Lors d’un combat, éprouver de la peur signifiait souffrir. Souffrir signifiait être moins efficace. Et cette perte d’efficacité pouvait conduire à la mort. J’étais loin d’être le seul mutant à dissimuler mes émotions ainsi. Loin d’être le seul utilisé pour combattre aussi : il suffisait de regarder les arènes, où quasi totalité des gladiateurs étaient mutants et, aux yeux de nombreux spectateurs, pas tellement différents des chimères bestiales fabriquées en laboratoire.

Après la vague de contamination, il ne restait déjà que trois milliards d’êtres humains sur Terre. Ce chiffre avait encore baissé suite aux suicides de nombreuses personnes, que ce soit des mutants ravagés par la douleur due au chagrin de la perte de proches ou plus simplement des hommes et des femmes ayant perdu foi en la vie. J’avais eu la chance de ne compter dans ma famille que la mort de cousins éloignés et de ma grand-mère. Même si cela avait été triste, ma mutation et les problèmes qu’elle entraînait m’avaient distrait du deuil.

Merde. Après avoir pensé à un truc si déprimant, j’avais tellement mal qu’il me fallut marquer une pause. Voilà pourquoi je ne m’autorisais jamais à éprouver quoi que ce soit. Le stade des simples pincements était largement dépassé et j’avais désormais envie de vomir les quelques céréales avalées ce matin. Je poursuivis quand même mon chemin. Même après dix ans, j’avais toujours aussi mal. Mon oncle était devenu aussi muet que moi et seuls les craquements sinistres de nos pas sur les feuilles mortes emplissaient l’espace. Une lumière filtrant à travers les troncs m’indiqua la proximité d’une trouée. La nausée s’était muée en une douleur qui, partant de mon ventre, s’étendait lentement à ma poitrine et m’empêchait de plus en plus de respirer. Que la scène se reproduise depuis dix ans à l’identique n’émoussait en rien la souffrance, au contraire.

Ce fut haletant que j’entrai dans la vaste clairière bien connue. Seul au centre de cette pelouse naturelle, un chêne centenaire ombrait quelques tombes éparses vaguement clôturées. Je ralentis encore le pas et ce fut sur un rythme d’errance que j’approchais de l’endroit où trois tombes se serraient comme pour se tenir chaud. D’une simplicité modeste, elles ne portaient que trois noms et trois dates : Giuseppe Montale 1993-2031 ; Elena Montale 1991-2031 ; Lili Montale 2018-2031. Aucune inscription, aucun chichi : lorsque les pompes funèbres avaient demandé une épitaphe, mon oncle ravagé par un chagrin lyrique s’était contenté de répondre qu’aucun mot ne serait jamais assez fort pour exprimer la perte de ces trois personnes chères à son cœur.

Je poussai un soupir qui ressembla à un râle en regardant la roche polie à l’assaut de laquelle partaient boutons d’or et liserons. Je tombai à genoux, baissai la tête et me mis à respirer tout doucement. L’émotion reflua doucement et la douleur avec elle, ne laissant que ce trou béant qu’avait créé leur mort. La voix brisée de chagrin, mon oncle murmura :

-       Ça fait toujours aussi mal, pas vrai ?

Je levai lentement le regard vers lui. Ses yeux brouillés de larmes fixaient les tombes sans les voir. Je me forçais à lui répondre, d’une voix basse et presque inaudible : « Oui ».

Je levai alors mon visage vers le ciel. Mes paupières closes noyées de soleil, je me mis lentement à chanter cette berceuse italienne que fredonnait ma mère tous les soirs pour m’endormir. Ma voix se fit plus haute, plus claire. Papa disait que siffler le rendait heureux, comme si c’était ses soucis qu’il rejetait dans ses airs joyeux. Moi, tous les ans, je chantais pour eux. Le chagrin partait provisoirement en lambeaux et il ne me restait d’eux que les souvenirs heureux d’une époque révolue.

Ma voix s’évanouit progressivement et les oiseaux reprirent leurs trilles. Anthony et moi restâmes un long moment en silence, nostalgiques d’un temps où je croyais naïvement que mon Papa était un cadre ordinaire. J’eus ce petit sourire triste dont Vincento disait qu’il illuminait mon visage. Je me relevais en douceur et nous repartîmes, toujours mutiques. Nous rejoignîmes le couvert des arbres, puis le champ où l’hélicoptère nous attendait : les cerfs-volants d’Éole flottaient encore dans la légère brise du mois d’août, le blé presque mûr dorait encore les environs.

Le vol fut aussi calme et pensif que le trajet dans la forêt. Parfois, Anthony évoquait un souvenir de sa voix modulée de baryton et j’acquiesçais d’un signe de tête. Le retour me parut, comme toujours, plus court que l’aller et nous pûmes bientôt contempler de nouveau New York. Ses buildings aux hauteurs affolantes rivalisaient de courbes audacieuses. Les parois étaient entièrement faites en aquaglas, une matière révolutionnaire découverte en 2030. L’aquaglas faisait ressembler les façades à d’impressionnants fleuves verticaux, comme si de l’eau ruisselait indéfiniment le long d’une plaque de verre transparent. À la fois souple et résistante, cette matière permettait de donner aux édifices n’importe quelle forme, ou presque. Elle avait fait le bonheur des architectes et de l’environnement, car sa production provenait du recyclage du plastique. En effet, le pétrole était désormais réservé à une élite : il fallait donc réutiliser ce qui avait déjà été crée.

Nous passâmes soudain à proximité de l’Appartement, mais l’hélicoptère ne dévia pas de sa trajectoire. Mon oncle me fit un signe de tête et m’informa qu’il avait besoin de passer prendre quelque chose chez lui. Nous quittâmes bientôt le centre-ville et ses gratte-ciels pour obliquer vers la banlieue chic aux immenses propriétés. Le grand nombre de morts causé par la Pandémie de H5N13 avait permis aux promoteurs immobiliers de racheter à bas prix et de détruire les petites maisons serrées et de les remplacer par de grands jardins et des maisons écologiques. La prise de conscience des populations à propos de l’impact de l’activité humaine sur la Terre avait été tel que les gouvernements s’étaient vu contraints de faire les choses en grand. Les grandes sociétés pétrolières s’étaient soudainement découvertes d’immenses ressources budgétaires pour la recherche de nouvelles technologies non polluantes. Et la recherche, en toute logique, avait abouti à de nombreuses découvertes.

L’hélicoptère se posa tout en douceur sur l’emplacement qui lui était réservé dans le jardin de la propriété Montale. Mon oncle descendit de l’appareil et traversa d’un pas vif la pelouse parfaitement tondue, louvoyant entre la piscine à l’eau turquoise et les buissons dont pas une branche ne dépassait les autres. Nous entrâmes donc dans la maison de style victorien par la véranda. L'intérieur était agréablement frais, la lumière presque tamisée après la chaleur et la lumière écrasante du soleil au zénith. Le style était tout en lignes claires : meubles alliant pin blanc et verre, canapés et fauteuils en cuir saumon et tapis d'un brun doux sur du carrelage blanc.

           -         Papa ? C'est toi ?

Des pas légers dévalèrent l'escalier et une jeune femme noire, ses cheveux tressés entrechoquant leurs perles à chaque mouvement, apparut soudain dans le salon. Le Papillon avait provoqué chez ma tante une fausse-couche l'ayant rendue stérile ; mon oncle et elle avait alors décidé d'adopter un garçon et une fille, deux jumeaux originaires du Kenya. De par leurs ancêtres Massaï, ils étaient tous deux grands, élancés et leur peau d'un noir profond semblait attirer à eux la lumière, rendant leurs sourires d'autant plus rayonnants.

Isabella Montale eut justement un de ces sourires en voyant son père, mais fronça les sourcils d'un air interrogateur en m'apercevant. Fidèle au principe qui voulait que travail et vie privée ne se mélangeassent pas, mon oncle ne m'avait jamais présenté à sa famille.

-         Qui êtes-vous ?

 Je me contentai de sourire à mon tour et me tournai vers Anthony, attendant qu'il décidât sous quelle identité il me présenterait. Celui-ci masqua son embarras, hésita un instant puis répondit :

-         Isa, je te présente ton cousin Luka. Il est de passage à New-York.

Sa bonne humeur revint et elle improvisa une petite révérence.

-         Enchantée de te connaître, cousin.

Je m'éclaircis la voix et répondis :

-         Moi de même.

Nous étions en train de nous sourire (de façon un peu hésitante pour ma part) lorsque je vis des rides apparaître progressivement sur le front de mon oncle, ce qui ne présageait rien de bien réjouissant chez un parrain de la Mafia.

-         Nous sommes Mardi aujourd'hui, n'est-ce pas Luka ?

J'acquiesçai, conscient du problème, tandis qu'Isabella prenait un air légèrement coupable. Désormais furieux, Anthony attrapa sa fille par le bras et l'emmena dans la cuisine, que j'avais aperçue par la porte ouverte. Le chambranle trembla lorsqu'il claqua la porte et je ne pus m'empêcher de ressentir de la compassion. Je fermai les yeux et étendit mon ouïe. L'accroissement des six sens (l'intuition étant considérée comme le sixième) faisait partie des améliorations apportées par le Papillon. Je m'habituai rapidement au son des battements de mon coeur et me concentrai sur la conversation animée qui avait lieu dans la cuisine.

-         ... sèches encore les cours ?

-         C'est que... euh...

-         Alors ? As-tu une explication valable ?

Isabella soupira, sembla hésiter et pris finalement une grande inspiration :

-         Ben, en fait... Bon, la vérité c'est que le sujet de l'amphi de cet aprem, c'est l'influence croissante des sociétés secrètes mondialisées sur tous les domaines de la vie sociale, politique et économique. Il y a même une sous-partie spécifique sur la Cosa Nostra.

Il y eut un blanc durant lequel la jeune fille retint sa respiration, son cœur battant la chamade, puis mon oncle demanda avec une voix dont la  neutralité même effrayait :

-         Et en quoi cela justifie-t-il le fait de sécher ? Tu te penses déjà assez au courant ?

La voix d'Isa était un peu effrayée et me sembla se justifier lorsqu'elle répondit :

-         Non, ce n'est pas ça. C'est que les gens savent que tu as plusieurs fois été accusé d'être impliqué dans la Mafia. Je n'ai pas envie que le prof me pose des questions auxquelles je ne pourrais répondre sans mentir.

-         Tu as conscience que ce comportement ne fait qu'augmenter les soupçons ?

Les mots d'Anthony semblaient être un grondement, bas et menaçant.

-         Oui.

-         Alors retourne immédiatement en cours.

Il y eut un léger silence, puis la jeune fille reprit, d'une voix blanche mais ferme :

-         Je refuse.

-         Vraiment ? Et pourquoi cela ?

Le ton de mon oncle vibrait d'une inquiétante colère rentrée, maîtrisée. Le genre d'intonation qui ferait passer n'importe qui aux aveux. Isabella se racla la gorge, mais la douleur chargeait tout de même ses mots lorsqu'elle murmura :

-         Pourquoi ? Parce que je sais que mon père est un mafieux et je ne peux pas prétendre n'être au courant de rien. Je... Je ne veux pas mentir.

La tension baissa d'un cran, et j'entendis le père prendre sa fille dans ses bras. Il témoignait en quelques minutes de plus de gentillesse, de compréhension et d’amour que je n’en avais jamais perçu chez lui depuis ce funeste jour, dix ans plus tôt. Un long moment passa, où l’électricité de l’air se dissipa un peu plus.

-         Désolé, poussin. Ton père n’est pas vraiment un héros…

-         Pas grave. Je suis quand même fière de toi. Pour d'autres trucs.

Un moment de calme suivit durant lequel les dernières traces de tension s'évaporèrent, puis Isabella poussa un petit soupir amusé.

-         Faut dire aussi que se balader avec un mutant, ça ne peut qu’attirer l'attention. Tout le monde sait que leurs capacités en fond des hommes de mains idéaux. Même si c'est ton neveu, c'est pas écrit sur son front.

-         Tu ne me crois pas ? C'est ton cousin, je te le jure.

Le ton d'Anthony était peiné et sa fille s'empressa de le rassurer :

-         Non ! Je te crois ! Mais je te soupçonne de ne pas l'avoir présenté plus tôt parce qu'il travaille pour la Famille. J'ai tort ?

Un ange passa, puis mon oncle finit par avouer que son « poussin », décidément perspicace, avait tapé juste. Il ajouta que l'éloigner de ses derniers proches avait été un choix difficile qu'il regrettait. Un nouveau silence passa puis Isabella conclu :

-         Dommage. J'aurai pu me vanter auprès de mes copines d'avoir le mutant le plus sexy des USA comme cousin !

Mon oncle grogna tandis qu'un rire cristallin raisonnait dans la cuisine. Je les entendis se diriger vers la porte. Je me dépêchai alors de retrouver mon ouïe normale et tentai de me composer un visage neutre. Lorsque Montale senior et sa fille revinrent dans le salon, j'observais paisiblement le pilote de l'hélicoptère bavarder avec le jardinier. Je me tournai vers eux, tout à fait calme. En apparence du moins. En vérité, je bouillonnais intérieurement. Sexy, elle m'avait trouvé sexy... Vivant la plupart du temps avec des hommes, tous hétérosexuels, je n'avais encore jamais réalisé que l'on pouvait me trouver attirant. Les rares femmes que je fréquentais étaient toutes des assassins. et nous étions alors embarqués dans des missions qui laissaient peu de temps au badinage. Perdu dans ces pensées assez perturbantes, je ne vis même pas mon oncle monter l'escalier. Ce fut la voix de ma cousine qui me tira de mon ébahissement :

-         ... New York City ?

J'ouvris la bouche mais ne sus que répondre. Je devais avoir l'air particulièrement stupide, car elle eu un sourire en coin avant de répéter :

-         Pour quelle raison es-tu de passage dans notre charmante ville ?

Je n'avais heureusement guère à me creuser la cervelle pour trouver une réponse plausible : il me suffisait de dire la vérité. Je me raclai la gorge, répétai mentalement la phrase que j'avais prévue et la prononçai enfin :

-         Nous sommes allés sur les tombes de mes parents et de ma soeur. Cela fait dix ans aujourd'hui qu'ils sont morts.

Une expression de compassion pure se peignit sur le visage d'Isa, qui devait penser que ma voix rauque était due au chagrin. Elle me prit le bras et ses yeux humides témoignèrent de son chagrin, plus encore que l'excuse qu'elle me murmura. Elle avait l'air tellement triste que mon coeur se serra : une telle empathie était un phénomène que je n'avais encore jamais rencontré. Je m'étais plutôt attendu à la pitié que l'on m'accordait généralement. J'eus l’envie, terrible car incompréhensible, de lui expliquer que ce n'était pas sa faute, qu'elle n'était en rien responsable de leur mort. Je coinçai les mots dans ma gorge.

Heureusement, mon oncle brisa ce moment de gêne muette en descendant les marches qui craquèrent bruyamment sous son poids (son mètre 85 et ses 45 ans accusaient tout de même une carrure puissante, mi-muscle mi-graisse). Il tenait une boîte assez mystérieuse, dont le noir uniforme ne donnait aucun indice quant à son contenu, pas plus que sa forme oblongue. Une myriade de possibilités toutes aussi stupides les unes que les autres me traversèrent l'esprit : elle pouvait aussi bien contenir un fusil qu'un long archet ou encore une canne. Constatant mon intérêt pour ce qu'il tenait, Anthony eut le sourire goguenard de celui-qui-préparait-un-mauvais-coup-à-propos-du-contenu-de-la-boîte. J’échafaudai des hypothèses abracadabrantes : la boîte contenait un sceptre volé à un émir dont les pierres précieuses valaient une fortune et j’allais devoir le convoyer jusqu’à une banque Suisse. Je réfléchissais toujours à toute allure lorsque mon ventre m'indiqua en gargouillant bruyamment qu'il était 13h45. Il ponctua sa première protestation d’une seconde tout aussi sonore qui disait qu'il était largement temps d'aller manger. Tout aussi affamé que moi, mon oncle salua rapidement Isabella et m'entraîna dehors à sa suite, non sans me jeter un coup d’œil amusé au passage.


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Chapitre 1


Posté le 03/12/10 dans Un : In medias res

 

In medias res

 

-     Elle me va bien, non ?

Maman tourne sur elle-même et la légère robe d’été qu’elle vient d’acheter ondoie autour de ses jambes nues. L’étoffe est blanche et douce, imprimée de petites fleurs rouges. Ma grande sœur, un chapeau de paille sur la tête, la rejoint et elles dansent ensemble. Leurs rires résonnent dans la pièce lorsqu’elles se laissent tomber près de moi dans le canapé.

-     Alors Lulu, tu en penses quoi de cette robe ?

Je lui souris de toutes mes dents et mes mains volettent à toute vitesse. Je vois ses yeux s’agrandir, elle a perdu le fil. Lili intervient, traduit :

-     Il dit que tu es la plus belle Maman du monde, et que tout te va bien.

Maman m’offre son plus beau sourire et tente vainement d’ordonner ma tignasse immaculée.

-     Tu es mon petit ange. Je t’aime.

Elle dépose un tendre baiser sur mon front et je me blottis dans ses bras.

Bruits de pas dans l’escalier ; Papa arrive dans le salon, fraîchement rasé.

-     Je suis prêt, on peut y aller ! Tu veux faire les courses avec nous, P’tit Lu ?

Je secoue la tête en signe de refus. Il me fait une grimace rigolote.

-     Sûr ?!

Hilare, je hoche la tête pour dire oui. Mon père reprend un air sérieux et me donne les conseils d’usage :

-     Bon, toutes les portes sont fermées alors tu ne pourras pas aller jouer dehors. Nous partons une heure ou deux. Si tu as le moindre problème, utilise ton biper pour que l’hôpital vienne te chercher, puis envoie-nous un texto, OK ?

J’acquiesce de nouveau. Les recommandations sont toujours les mêmes, j’ai l’habitude.

-     Tu es sage, hein ? demande ma mère, perpétuellement inquiète.

-     Il est tout le temps sage, la rassure ma sœur en riant.

Ils franchissent un à un le seuil. Mon père me sourit tandis que Lili me signe « À tout à l’heure ». La porte se referme, puis les clés cliquettent dans la serrure et dans les deux verrous. "À bientôt mon ange !" crie Maman à travers le battant.

***

Une sensation horrible m’étreignit, et je me réveillai en criant à pleine voix. Mon réveil indiquait : 2h13. Dix ans. Cela faisait déjà dix ans qu’ils étaient morts. Je me levai, le corps secoué de frissons. Marcher me calmerait un peu. Heureusement que Vincento n’était pas encore rentré de mission. Ainsi, mon cri n’avait réveillé personne. J’allumai ma lampe de chevet dont la lumière tamisée chassa les dernières limbes du cauchemar. Sur la porte ouverte de mon armoire, le miroir me renvoya alors l’image d’un jeune homme de 18 ans, dont la peau brune et les traits du visage dénonçaient des origines italiennes. Assez grand, le corps fin et musclé, le visage dur : c’était comme si un inconnu me fixait. Une coquille vide, sans âme. Mais ces cheveux blancs indomptables et ces yeux aigue-marine pouvaient n’appartenir qu’à moi.

Un ange. Je soupirai. Un démon plutôt. Dix ans qu’ils étaient morts et dix ans que mon oncle faisait de moi un assassin parfait, obéissant et corvéable. Dix ans que j’étais plongé dans les affaires sordides de la mafia sicilienne, dont mon oncle était le second dirigeant. Et dire que mon père nous en avait tenu soigneusement éloignés, Lili et moi. Que penserait-il de son fils s’il savait qu’il était un criminel ? Je n’avais que huit ans lorsqu’ils étaient morts, et je si j’avais des doutes sur le véritable travail de mon père, qui se prétendait « homme d’affaire », je préférais me taire. Et lorsqu’ils avaient eu cet « accident » de voiture, je m’étais demandé si leur mort était vraiment due à un défaut de fabrication du moteur... Mais cela faisait également dix ans que mon oncle restait flou sur la question, jurant qu’il avait vengé l’honneur de la famille, tout en refusant de donner plus de détails.

Je ressassais ces idées noires un moment puis je retournai me coucher. J’essayais de ne pas penser à mes parents et à ma soeur Lili, mais c’était tout simplement impossible. Je ne parvins à me rendormir que vers 3 h 30. Des souvenirs douloureusement heureux hantaient mes rêves. Je replongeai alors dans un de ces cauchemars issus de mon passé.

***

J’ai six ans. Je viens juste de tomber malade. Le panneau d’affichage indique Mardi 7 Janvier 2029. Je me promène, un affreux pyjama vert sur le dos. La perfusion goutte lentement dans mon bras. Je suis totalement chauve et je me sens aussi fin qu’une allumette : je fais pitié à voir. Un jeune médecin aux yeux fatigués parle à mes parents, frileusement serrés l’un contre l’autre dans un fauteuil de la salle d’attente.

-     Vous êtes les parents de Luka Montale ?

-     Oui, oui.

Mes parents se lèvent, l’air inquiet. Ma mère se tord nerveusement les mains. Le médecin soupire, lisse les plis invisibles de sa blouse blanche et se lance :

-     Votre enfant a été contaminé par le virus H5N13.

Courte pause. Mes parents échangent un regard angoissé. Mon père murmure difficilement :

-     C’est celui qui entraîne des… des mutations ?

-     Je suis désolé, reprend difficilement le jeune homme. Nous n’en connaissons pas encore tous les effets sur le génome humain. Tout ce que je peux dire, c’est que votre fils est hors de danger, mais que les contraintes futures seront nombreuses : hypersensibilité aux maladies virales, allergies alimentaires, perte temporaire d’un des cinq sens.

Un silence s’installe durant lequel ma mère s’accroche à mon père comme un naufragé à son radeau et gémit légèrement, à la fois de soulagement et de désespoir. Le médecin avec un sourire rassurant ajoute :

-     Mais il y a aussi des points plus positifs. Assez paradoxalement, nous avons constaté que des patients, une fois guéris, cicatrisent très bien et très vite, et qu’ils sont parfaitement immunisés contre les maladies non virales. Et les cheveux et les yeux changent de couleurs. Des couleurs plutôt... surprenantes.

Mes parents, un peu rassurés, n’en sont pas moins très attentifs. Ma mère, les sourcils froncés, prend lentement la parole :

-     J’ai entendu dire que certains de ces mutants acquéraient une sorte de pouvoirs. Est-ce vrai ?

-     Eh bien... Oui. Ce ne sont pas des « pouvoirs » au sens magique du terme, mais plutôt des capacités humaines poussées à l’extrême ou encore des caractéristiques réservées d’ordinaire à d’autres espèces animales. Lorsque votre garçon sera guéri, nous lui ferons passer quelques tests. Je… Je suis vraiment confus…La pandémie a surpris tout le monde et l’on ne sait pas grand-chose sur ce virus pour l’instant.

***

Je me réveillai de nouveau en sursaut. La nuit semblait me dire : repense à ton enfance ! quand j’aurais tant voulu l’oublier. Le Papillon avait transformé ma vie. « Papillon »… Un surnom bien trop poétique pour une horreur pareille, pour ce virus qui, en quelques années, avait décimé deux tiers de la population mondiale. Ce surnom venait du fait que, sur tous les êtres dont il avait entraîné la mutation, il laissait une marque dont la forme rappelait celle d’un Papillon. Cette marque était en fait un problème de pigmentation, problèmes également présents chez les humains dans les yeux et les cheveux, particulièrement sensibles aux H5N13. Ma tignasse indomptable était devenue d’une indiscrétion totale en devenant d’un blanc argenté voyant. Bien sûr, j’aurais pu la teindre, mais ma mère m’avait assez répété qu’il ne fallait pas que je ressente ma mutation comme une honte. Je me levai et m’étirai. Le réveil indiquait 5h24. Pas la peine de me rendormir pour une demi heure. J’enfilai rapidement un survêtement, attrapai mes baskets par les lacets et quittai ma chambre. Je traversai la bibliothèque en coup de vent, constatant que personne n’était encore réveillé, puis dévalai les treize marches qui menaient au salon par un escalier métallique enroulé sur lui-même. L’absence de rampe me permettait de sauter directement dans la pièce et je ne me privai jamais de ce petit plaisir de sale gosse turbulent.

Le salon, immense, occupait la moitié de l’étage. Il était coupé à une extrémité par le bar américain délimitant la cuisine et servant de table. À l’autre bout, un piano meublait le vide d’une estrade. Entre les deux, c’était un joyeux fouillis de canapés, de poufs et de fauteuils, de tapis moelleux et de tables basses. Sur le mur gauche, l’écran géant de la télé occupait pas mal d’espace. Le mur de droite, une immense baie vitrée, donnait sur le fleuve. M’arrêtant net, je regardai le soleil se lever sur Manhattan ; en se reflétant sur les tours et dans l’eau du fleuve, il m’emplissait d’une allégresse étrange. Je laissais mes yeux s’emplir de lumière puis les fermai. La joie que je ressentais, le Papillon me la faisait ressentir physiquement et je me mis alors à danser pour l’exprimer, incapable de contenir l’élan joyeux qui m’envahissait. C’était comme un fourmillement qui me poussait à gigoter, moi d’ordinaire si calme.

-     Mais tu es tombé du lit ce matin, Luka. Moi qui n’osais monter de peur de te réveiller !

Je me retournai, cachant ma surprise. Dans la cuisine, appuyé sur le comptoir, Vincento buvait du café en me regardant, un léger sourire aux lèvres. Grand, musclé, une trentaine d’années, il incarnait parfaitement l’archétype du mafioso. Rien ne manquait, pas même la petite cicatrice à la tempe, vestige d’une balle qui aurait pu lui être mortelle. C’était mon parrain et nous partagions la même chambre depuis la mort de mes parents. Il venait de rentrer de mission à Seattle.

Il posa sa tasse et s’étira lentement comme un matou. Ses cheveux noirs, sa peau mate, ses vêtements sombres, tout concordait parfaitement. Il bâilla et je ne pus m’empêcher de sourire.

-     C’est quoi cet étirement suspect au coin de tes lèvres ?

-    

-     Oh. Tu n’es déjà pas très causant, alors si tôt dans la journée…

Il me fit une petite grimace. C’était sans doute la personne au monde qui me connaissait le mieux, et il savait que je n’avais jamais repris l’habitude de parler, bien que l’usage de la parole m’ait été rendu. Je me raclai la gorge, consentant pour lui à cet effort démesuré.

-     Un chat.

Il regarda autour de lui, puis reporta son attention sur moi.

-     Quel chat ?

J’inspirai profondément et parvins, malgré ma voix rauque, à dire en un souffle :

-     Toi. Tu me fais penser à un chat noir.

Il plissa les yeux, réfléchit un instant puis sourit lentement.

-     Je dois prendre ça pour un compliment ou pas ?

Je jugeai plus prudent de me taire, mais ne pus effacer de mon visage l’air moqueur qui s’y était installé.

-     Galopin, va, dit-il avec une tendre ironie et en m’ébouriffant les cheveux, alors qu’il savait pertinemment que je ne supportais pas ce geste.

Je lui jetai un regard lourd de reproches, puis posai avec une lenteur délibérée mon bol de céréales sans gluten sur le comptoir. Lorsqu’il tendit de nouveau le bras, j’étais prêt à me battre et il le savait parfaitement. C’était à cette fin précise qu’il m’avait provoqué. Je lui attrapai la main et tentai une clé de bras. Il se dégagea rapidement et riposta par un coup de pied. Je le coursai alors dans tout le salon, louvoyant entre les meubles. Alors qu’il se croyait protégé par un canapé, je pris mon élan et bondis sur lui, passant largement par-dessus l’obstacle. Surpris, il tomba durement à terre et abandonna après que je l’eus immobilisé. Il se releva et épousseta ses vêtements tandis que je retournais à mes céréales. Un petit sourire vainqueur courait sur mes lèvres tandis que je me servais un verre de lait. Du lait de soja bien sûr, à cause de mes allergies. Vincento râla :

-     C’est pas juste aussi, t’as vu les bonds que tu fais ? Le Papillon t’améliore.

Je haussai les épaules. Il n’avait pas tout à fait tort. Le H5N13 m’avait donné les capacités d’un athlète, mais c’est grâce à un entraînement quasi militaire que j’étais parvenu à les exploiter à fond. L’effet principal du Papillon sur moi était une facilité déconcertante à comprendre, parler et écrire n’importe quelle langue. Une ironie cruelle pour un garçon qu’il avait rendu quasi muet. Je laissai Vincento monter défaire son sac et retombai dans ma routine rassurante. Musculation et échauffement dans la salle de sport pendant une heure, puis course à pied dans le quartier.

De retour à l’appartement, je réussis à monter 18 des 45 étages en courant, mais fus obligé de finir en ascenseur. Les deux derniers étages de ce building ainsi que le toit appartenaient en fait à Viggo Bellini, LE grand ponte de la mafia sicilienne, qui l’avait acquis une trentaine d’années auparavant pour y installer notre QG. Celui qui s’en occupait actuellement était mon oncle, responsable de la branche new-yorkaise de la Cosa Nostra. Lui vivait dans une grande maison d’un quartier chic avec sa femme et ses jumeaux. Son « équipe d’intervention », c’est-à-dire nous, vivions dans cet immense appartement double. Nous étions chargés de régler certains problèmes un peu musclés, ou d’escorter ceux des nôtres connus de tous que l’État, dans un regain d’autorité, aurait voulu arrêter. Mais l’activité principale de l’équipe d’intervention était  encore d’infiltrer et espionner les mafias rivales. Et lorsqu’il y avait un témoin gênant ou un opposant un peu trop virulent à faire taire, là encore nous devions agir. Une bande d’assassins à la fois élégants et brutaux dont j’étais le plus jeune membre, du haut de mes 17 ans. Ils formaient ma famille, parfois plus que cet oncle qui ne se souvenait de moi que lorsque je pouvais lui être utile.

Et, bien sûr, le 7 août de chaque année. Ce jour précis, nous nous rejoignions au cimetière, puis il m’invitait au restaurant et nous parlions. Enfin, il parlait et je me contentais d’acquiescer de temps à autre. Cette perspective peu réjouissante finit de faire retomber mon allégresse que la course avait déjà bien émoussée. Pour faire partir cette morosité, je décidais de profiter du jacuzzi qui nous servait de baignoire. Bien que chaque chambre double eut accès à un cabinet de douche partagé avec une autre chambre double, nous disposions également d’une grande salle de bain commune à tous. Cette pièce était très lumineuse grâce à une fenêtre orientée plein sud. Elle était entièrement carrelée de bleu et de blanc et le tapis éponge était si épais que les pieds y disparaissaient. Un bonheur auquel je ne me lassais pas de goûter. C’était aussi le seul endroit où je pouvais me plonger entièrement dans l’eau malgré ma phobie de ce liquide.

Tout en me laissant fondre en compagnie de sels de bain parfumés, je repensais à certaines missions au confort bien plus précaire, par exemple en Italie ou au Brésil. Comme quoi le crime payait vraiment bien lorsqu’on était un assassin sans morale aucune. J’étais de ce nombre, et un jour, alors que me plaignais d’avoir de la terre sous les ongles à cause d’un cadavre que l’on avait dû enterrer, Six-doigts m’avait dit que j’étais pareil une pierre à qui on aurait donné la vie : pas d’émotions, pas de sentiments. J’avais haussé les épaules avec indifférence, mais en y réfléchissant, rien n’était plus faux. C’était même complètement le contraire.

Je me séchais énergiquement les cheveux quand cette pensée s’éclaira, ciselée dans mon esprit. Elle me coupa le souffle, se fit si pressante et angoissante que je dû m’asseoir, puis m’allonger par terre. « C’est tellement faux », murmurai-je de ma voix rauque tout en regardant le plafond sans le voir. La vérité, c’est que le Papillon faisait ressentir physiquement émotions et sentiments. Si je ne les verrouillais pas profondément en moi, le chagrin puis la culpabilité m’auraient déjà tué dans d’atroces souffrances. Alors je m’interdisais d’éprouver quoi que ce soit, sans pour autant y arriver totalement. Quand je regardais le soleil se lever sur Manhattan, je ne pouvais pas empêcher mon cœur de vibrer, de se dilater dans une sensation douloureuse, car terriblement nostalgique. Je me sentais indigne de contempler quelque chose de si beau alors que mon âme était si noire.

Je poussai un nouveau soupir et achevai de me sécher. Zut. J’avais encore oublié mes vêtements en haut. J’entrouvris la porte de la salle de bain : du salon me parvinrent des voix commentant les jeux du cirque d’hier, où un gladiateur allemand mondialement connu avait été battu par un quasi inconnu typé asiatique. J’aurai voulu éviter la scène qui allait suivre mais je n’avais pas le choix. Enroulant une serviette autour de mes hanches, je m’élançai de mon pas le plus mesuré en direction de l’escalier. Bientôt jaillirent les sifflets et les commentaires des six ou sept personnes présentes dans le grand salon.

-     Bah alors Luka, c’est quoi ces abdos ?

-     Ouais, tes tablettes de chocolat fondent un peu, non ?

Tous si adultes et encore si gamins dans leurs têtes. Je leur jetai un regard hautain puis tournai la tête, envoyant voler mes cheveux encore humides, conscient trop tard que cela ressemblait à une publicité pour un shampoing. Les sifflements redoublèrent et je continuai de ma démarche la plus altière. Malheureusement, le petit sourire en coin aggrava encore l’affaire, surtout quand je commençai à monter l’escalier, car ma serviette avait tendance à s’ouvrir un peu.

Je ne pus me retenir de sourire franchement en arrivant à l’étage. Le soleil entrait à flots dans la bibliothèque, illuminant les rayonnages plus ou moins ordonnés, les babioles ramenées de pays lointains servant de cales livres et les confortables fauteuils et canapés répartis un peu partout. Je me dépêchai de m’habiller, enfilant en hâte jean, chemise et veste noire, deuil oblige malgré la chaleur de ce beau matin d’août. Attrapant un bouquin que je venais juste de commencer, je m’assis dans un fauteuil. J’enlevai mes chaussures, les jetai un peu plus loin et pris ma position préférée pour lire, les pieds sur le rebord du fauteuil, les genoux repliés et le livre posé dessus. Mais je n’arrivais pas à me concentrer, et mon regard s’égara dans cette pièce que je chérissais. Étagères, tables basses, sofas et autres ameublements de la pièce se déclinaient dans un camaïeu de bleu, du turquoise caribéen au marine d’une nuit d’été, en passant par diverses nuances toujours harmonieuses. Plus encore que les couleurs, j’étais particulièrement sensible à l’atmosphère que leur conférait la lumière si particulière provenant de la partie vitrée du toit et, la nuit, de lampes murales et de projecteurs dissimulés sur les rayonnages. Nimbant la pièce, cette lumière la parait du charme des lieux intimes, de ceux où l’on peut s’endormir confiant et désarmé. Au centre de la salle, des puits de lumière donnaient sur les pièces aveugles de l’étage inférieur, surfaces de verre trouble complétant l’impression de flotter entre mer et ciel.

Apaisé par ce cadre familier, je réussis finalement à me plonger dans mon roman, la sombre histoire de vengeance d’un certain Compte de Monte-Cristo, un Français. Ce fut un pressentiment, une sorte d’appel de mon instinct, qui m’en fit lever les yeux vers dix heures. Ce sixième sens ne m’ayant encore jamais fait défaut, j’empruntai l’escalier qui menait jusqu’au toit. L’air libre me rasséréna aussitôt. Le toit était aussi un des lieux-clés de ma vie. Au milieu, une large bande du toit était vitrée et éclairait la bibliothèque en dessous.  Une serre tropicale et un immense jardin occupaient la majeure partie de l’espace, à l’exception d’un hangar et d’un carré de béton qui servait d’héliport. Le hangar pouvait contenir un hélicoptère et un GUEP, mais il ne contenait la plupart du temps qu’un seul de ces appareils dernière génération, mû par une pile à combustion et dont le silence n’avait d’égal que la vitesse. Le jardin et la serre, aussi étonnant que cela puisse paraître, étaient entretenus tour à tour par les membres de notre équipe d’intervention. Douze tueurs qui prenaient soin avec une douceur et une attention extrêmes de ces fleurs, arbres et bosquets. Drôle de paradoxe, plaisant pour ma morale tortueuse, qui voulait que la vie humaine ai parfois moins de valeur que celle d’une plante. J’aimais particulièrement m’occuper des orchidées, si distinguées dans leurs graciles beauté. Et, par expérience, arracher quelques mauvaises herbes était un effort relaxant, bien plus que de couper quelques doigts à de mauvais payeurs.  

             Ce fut sur cette pensée cynique que je me mis à déambuler entre les fourrés parfaitement élagués, tentant de dissimuler une anxiété dont je ne comprenais pas le sens. L’avenir montrerait bientôt que mon don mutant de prescience ne m’avait pas trompé. J’allais plonger dans les ennuis avec la même stupide fierté qu’un rat parvenant à manger le fromage d’une tapette sans la déclencher, mais mourant finalement empoisonné. Je me laissai tomber sur un banc et contemplai le ciel sans nuage, y cherchant une réponse qui ne venait pas. L’angoisse montait lentement, insidieusement.


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