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Une seconde histoire de contraintes


Posté le 07/06/10 dans Textes - Parcours obligé

Une histoire de contraintes

- Anissa -

 

 

Voici les mots, dans l'ordre dans lesquels ils apparaissent.

revue de presse

petite grosse

hégémonie

antenne mystère

vacances

veston de cuir

accalmie 

boîte rose

chemise rayée verticalement

rétention d’eau

perle

retraité

berlingots

guitariste

DOM-TOM

librairies

esprit

relations

nourriture

frangipane

rires

odeur

air béat

descendre en flammes

orage

savon

Bourgogne

 


 

Mark, assis sur le rebord du petit parc entourant sa cité HLM, observait avec curiosité ce qui se passait. Ou il vérifiait plutôt si ce qui était raconté dans la revue de presse de Télématin était vrai et s’il n’y avait que des racailles dans les résidences comme la sienne. Une petite grosse avec un haut bien trop serré pour elle revenait du kebab d’en face, prouvant ainsi l’hégémonie de ce boui-boui en ce qui concernait les lieux de restauration. William Lemergie avait donc raison au moins sur ce point-là…

Un vieux nourrissait des pigeons, il avait un machin bizarre qui dépassait de sa manche ; une sorte d’antenne mystère, verte, qui lui permettait sûrement de capter les dernières nouvelles sur Maghreb-France, ou sur n’importe quelle station radio d’ailleurs… Le vieil homme glissa soudainement sur un prospectus proposant des vacances à bas prix, rendant ainsi son veston de cuir (pourri et rapiécé) couvert de sable. Était-ce une coïncidence avec le prospectus qui l’avait fait tombé ? Les pigeons étant partis, le bonhomme profita de cette accalmie pour sortir une boîte rose fushia en plastique de sa poche et y saisit du tabac qu’il se mit à chiquer. Encore un cliché vérifié sur les vieux Maghrébins…

Mark recentra son attention sur l’obèse de tout à l’heure, celle avec sa chemise rayée verticalement de deux tailles trop petites et sur laquelle trônait une magnifique tâche d’huile. Agacé de voir que Willy et ses acolytes avaient raison, il essaya de trouver des excuses, des prétextes pour tenter de faire échapper aux clichés de l’habituelle populace des cités les gens qu’il observait. Peut-être que la grosse n’était pas seulement grasse à cause de ses repas déséquilibrés, mais peut-être était-elle ménopausée, d’où sa rétention d’eau, d’où son gonflement et sa taille anormalement large… Peut-être avait-elle été une perle de beauté, qui sait ? Voilà les ravages de l’âge sur les braves gens… Quant au vieux retraité, peut-être qu’il n’écoutait pas les dernières tendances à la mode au Maroc mais peut-être suivait-il le résultat des courses, dans l’espoir de gagner des sous et d’offrir des berlingots et autres sucreries à ses petits-enfants ?

Concernant lui-même, il ne savait pas où se classer. Était-il un jeune sans avenir comme Télamatin avait dit ? Mark aurait bien voulu être guitariste, mais cela se limitait aux rêves d’un gosse… Il avait aussi envisagé de travailler dans les DOM-TOM pour avoir du soleil (et des nanas). Mais bon, en échec scolaire et sans aucun diplôme, ce serait bien difficile. Les librairies lui embrouillaient l’esprit : trop de livres, du blabla et pas assez de concret. Sans études, pour avoir un bon job, il lui faudrait alors chercher dans ses relations, pour être pistonné. Malheureusement, ce n’était sûrement pas Mouloud, Farid ou Ismaël qui allait l’aider de ce côté-ci.

Alors il devait se trouver une meuf. Une qui aurait de l’éducation, de l’avenir pour pouvoir squatter chez elle. Ce serait un peu dégueulasse mais bon… Il squatterait jusqu’à ce qu’il eut un boulot puis il lui rembourserait tout, la nourriture, les fringues etc… Et même que, si elle était sympa, il irait jusqu’à l’épouser ! Mark voyait déjà la scène : tous les deux, en Janvier (pour pas que le gosse qui serait conçu après la demande naquit trop tard, qu’il perdit une année et que ça fit trop de paperasse) en train de manger de la galette à la frangipane et hop ! La fève (c’était elle qui la trouverait bien sûr) serait une bague et à la suite, il entendrait son « oui » dissimulé derrière des petits rires

Mark sortit de sa rêverie en reconnaissant une odeur familière, celle de Sandra, sa copine du moment qui pourrait s’avérer être plus tard la femme de son imagination. L’air béat, il était tellement absorbé par la contemplation de la jeune femme, ou plutôt de son décolleté avantageux, qu’il ne remarqua même pas qu’elle était en train de le descendre en flammes auprès d’une de ses amies surmaquillées.

Un orage éclata haut dans le ciel, recouvrant ainsi tout ce petit monde de gouttes d’eau gelées. L’amie surmaquillée de Sandra clama que cette pluie « faisait chier » et qu’elle allait prendre un bon bain chaud avec son savon Chanel contrefait. À l’abri dans un hall d’immeuble, Mark se dit que Télématin racontait peut-être la vérité sur les vieux et les kebabs, mais pas sur les jeunes. « Les jeunes n’ont pas la volonté d’avancer dans la vie », c’était que des foutaises. Mark, lui, avait un projet. Sûrement pas le meilleur qui fût, mais il ferait tout pour sortir de la misère dans laquelle il était et « avancer dans la vie ».

Alors William Lemergie n’avait qu’à bien se tenir et faire comme son confrère Pernault et raconter des inepties inutiles sur les recoins de la Bourgogne et la fête du bolet au lieu de dire n’importe quoi sur les banlieusards. Ces gens-là ne savaient même pas comment c’était, et ils se permettaient de critiquer ! Fier de sa réflexion, Mark tourna les talons, prit l’ascenseur, ouvrit la porte de son appartement et y entra.

Guranna Anissa

Décembre 2008

 

 

 Et voilà ! Les mêmes mots dans le même ordre mais une histoire fort différente.


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